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lundi, 14 juin 2004
GA
I
Ga ne m'a rien dit pendant des années.
Je n'ai pas cherché à me renseigner. Je ne l'ai pas interrogé. Je n'ai procédé à aucune écoute, à aucune auscultation. Le peu de sérénité que j'avais n'était absolument pas troublé par des questions le concernant. Je n'éprouvais, de son côté, ni espérance, ni mélancolie. Aucun désir. Aucune crainte. Je vivais dans une parfaite neutralité, celle que crée l'ignorance des choses, sans sensations.
Ma situation à l'égard de Ga était quasi celle que je vis actuellement à l'égard des richesses multiples du monde. Seule une part minime de tout m'importe. Les fleurs innombrables, les femmes d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique, les grains variés de graviers, les boîtes de nuit, les nuits des villes, les passementeries si diverses, mes pores et mes globules, les cuisines si étonnamment contrastées, les vins mystérieusement abondants, les espèces de maladies, la diversité des hérésies, les noms de tous les villages, la vie des gens qui habitent au 15 rue Labat de Savignac à Toulouse, ou au 13, la quatrième puce du chien de Poutine, les détails du poil du chien des époux Arnolfini, tout cela et le reste a beau, selon mes sources, exister et, peut-être, insister, j'y suis, sauf au travail de cette phrase, indifférent.
Ce n'est pas que je n'ai des sensations, mais je reste presque toujours imperméable aux chantiers des nuages. Je ne vis qu'une infime part des possibles. Les yeux, dont je sais qu'ils existent, et qui me bouleverseraient si je les rencontrais, ne m'entraînent pas aux voyages. Si peu de choses m'importent ! Quelques arpents. Un quartier. Un quarteron de poubelles. Moins d'une dizaine de visages. Une vingtaine de mains. Peut-être davantage. Disons deux cents visages. Mais cela n'y change guère. Une centaine de villages, mais il y a tant de villages, et de rues, de maisons, et de chambres, et de draps et de parfums de draps, et d'heures ! Certains mots, mais il y a tant de mots dans tant de langues ! Quelques musiques, mais je reste sourd à tant de chants. Presque tous les détails de tout me laissent de caillou. J'ai beau me dire, comme Pessoa, qu'il faut éprouver toutes les sensations de toutes provenances, je sais mon lot étroit, et, malgré mes efforts pour l'élargir, j'en mesure, sans amertume, le dérisoire. Je m'interdis d'être poète à la corne d'abondance jusqu'à ma mort versée sur moi, et je ne tends guère l'oreille à l'origine. En guise de philosophie je m'affirme que le marin, s'ils veut naviguer, doit négliger les sirènes qu'il croise.
Profond ! Que cela sonne bien !
Je ne m'intéresse pas à mon nombril. Mon corps m'ennuie. Quelle corvée, mon corps ! Je m'habille mal. Je mange n'importe quoi. Je ne fais attention à rien, comme le répètent ma mère, ma femme, mes maîtres, mes proches, les femmes, le choeur connu de moi. Je suis attentif à peu.
Alors Ga ?
Ga aurait pu, tel quasi tout, m'indifférer perpétuellement.
II
Il n'est pas facile de décrire et de raconter une indifférence.
On est souvent flatté d'avoir à narrer le départ d'un amour ou d'un goût. Une bonne histoire procure des bravos, qui procurent à leur tour divers avantages, mais comment captiver avec le temps de l'indifférence, quand on ne sentait pas, quand rien n'advenait, ne mourait ?
On peut empiler les négations. " Du temps, où j'étais indifférent, je n'étais pas ceci, et je n'étais pas cela, je ne faisais pas telle ou telle activité, et le ciel ne brillait pas pour moi de tel ou tel feu ".
On sent le mensonge.
En cette affaire, la négation est une projection d'encre vers le passé. Elle brouille sous noir quand le temps de l'indifférence était celui d'autres différences, positives, fraîches et riches. " En ce temps là , j'agissais. Je goûtais. Je repérais ". Ce temps est notre temps. Notre indifférence à presque tout l'univers résulte de notre obligation à de minces souffrances et à des goûts étroits. Comment s'y dérober sans illusion ? Nous voudrions éviter - du moins moi - d'avouer cette immense ombre qu'impose à presque tout le corps menu de nos désirs. Nous craignons de l'avouer. Nous perdrions sens - du moins moi - , et donc pied, puis tête, et surtout réputation, puisque nous perdrions notre public, dont nous formons la grande troupe, tous les miroirs qui nous enchantent le vide.
Quant à moi, j'ai été longtemps indifférent à Ga, comme je le suis à quasi tout, moi qui laisse sans signes tant de ciels.
Le vieillissement n'a pas changé la force de cette indifférence générale. C'est quasiment neutre : je ne crois pas qu'à force d'âge je me sois fait davantage troué, donc plus apte à sentir par la multiplication de mes surfaces les possibilités du monde, car ce que j'ai pu gagner par labeur poétique de perforation de ma personne, l'usure me l'a fait perdre, rabotant des surfaces et obstruant.
Si changement il y a eu, c'est fait d'histoire : l'époque nous pousse à faire bruit toujours croissant de nos goûts. Chacun d'entre nous –et moi le premier – nous faisons fort sonner nos désirs. Nous poussons des cris d'artistes. Nous hurlons des poèmes. Nous multiplions les éclats pour mieux abandonner tout au monotone. Nous sommes de plus en plus abstraitement passionnés – et moi aussi – tandis que demeure obscur à nos portes le chantier des rencontres.
Ce fait d'époque me concerne. Il me concernait pas quand je ne connaissais pas Ga. C'était autrefois.
Quand je ne connaissais pas Ga, je suis né. Cela m'a occupé un temps.
Il n'est pas impossible que j'ai prononcé " Ga " très tôt, peut-être avant " papa " ou " maman ", mais on ne m'en a pas informé,. Je n'ai posé aucune question sur mes débuts au dire. Je préférerais qu'on me communique mes derniers mots que mes premiers cris. J'apprécierais qu'on m'informe de ce que je dirai pour finir. Peut-être " Ga " après tout.
Pourquoi pas Ga ?
Ga a pu faire son entrée dans ma bouche avec gâteau. Rien de sûr.
Plus tard, je me souviens m'être beaucoup intéressé à une gamelle rectangulaire en métal blanc que mon père avait ramenée de son service militaire. Je pouvais la frapper. Elle ne cassait pas comme les assiettes. Elle venait d'ailleurs. Elle produisait des sons sauvages. Elle incarnait pour moi l'aventure guerrière, toute aventure, riche en pauvreté, risques, renoncement aux ornementations, toujours flottantes sur les assiettes de cuisine, et sans femme, puisque droite, dure, hors tendresse.
J'aimais cette gamelle, qui restait toujours à la cave, avec les outils. C'était un objet de cave, donc prestigieux.
Aimais-je Ga dans Gamelle ? Non. Je crois d'ailleurs que " gamelle " dans mon âme et sur ma langue, malgré la virilité de l'objet, louchait à " mamelle ". Quel mixte ce mot !
Et quelle joie, vers treize ans, quand je rencontrais Gargamelle ! Mot total.Je me le répétais : " Gargamelle ". Gargamelle ! Gargamelle !
Gargantua me plaisait moins. Mais Gargamelle, j'en jouissais.
Admettons qu'inconscient je mêlais la mamelle maternelle à la gamelle paternelle, l'hors et l'in, l'hérotisme et la cuisine. J'en jouissais, j'en riais, tant ces couples, tout couple, mais aussi ma jouissance, toute jouissance, sont ridicules.
Qu'est-ce qui peut sauver les couples et la jouissance ? Pas moi, en tout cas. L' efficacité peut-être.
Copuler est efficace. Les preuves en sont données. Ca marche : Gargamelle a l'avenir, mieux que la mort, pour elle.
Les raisons ne m'ont pas manqué d'aimer " gamelle ", mais dans l'indifférence à " ga ".
Aujourd'hui encore, si je pense à gamelle à partir de ga, j'y sens du faux. J'embarque gamelle dans la barque ga, comme je pourrais y embarquer gabelle, gargarisme, ou Gaby, termes qui m'ont ému, troublé, sillonné, pour raisons de personnes, de lieux, d'histoires, ou de maux, bien avant que Ga n'allume son feu propre. Procéder ainsi, c'est jeter vers l'arrière, dans la forêt de ma prime indifférence, qui fut longue et ample, de petits cailloux ga, brillants, qui viendraient adhérer aux légers ga qui errent et sont là , tapis dans la langue ou l'herbe d'enfance, et faire paysage de ce qui fut sans lumière.
Faudrait être dévot de Ga pour ça.
Pas moi.
Je ne voue aucun culte à Ga, et surtout pas des origines.
Ga fut longtemps neutre. Ni ceci, ni cela. Sans sens. Nul miroir ne portait son image. Ni fluide, ni électricité ne naissait de ses éventuels doubles. Rien de convulsif. Ga n'était pas métaphorique. Ga ne vieillissait pas. Ga ne passait pas d'âge en âge, n'était gage de rien, n'était le Sganarelle d'aucun Don Juan. Ga adhérait à Ga, sans faille, comme un ivrogne noyé en un fossé de route, qu'on ne voit pas, tandis qu'on passe, au bras d' étoiles, en voyage.
Ga ne signifiait rien.
Il persiste. Ga ne change pas.
J'écris certes de Ga, mais il n'en reste pas moins Ga. Ce n'est pas parce que de mots Ga se trouve enchâssé, qu'il en devient bavard. Le petit pan de mur jaune, dont la présence éclaire, selon Proust, la vue de Deft, ce n'est pas parce que des demeures s'ordonnent autour, qu'il cause.
C'est une chose, qui cause, sans causer, et, d'ailleurs, sans cause, car d'ici.
C'est un peu plus compliqué, au demeurant.
Nous verrons.
Le fait frappant, depuis quelques pages, ou temps, c'est que j'écris de Ga, ou, comme on voudra, sur Ga, ou, comme il plaira, sous Ga, ou, selon les goûts, dans Ga, contre, tout en bas de Ga, ou tout en haut, puisque le monde tombe ou monte indifféremment, et qu'il se joue d'anges et d'angles.
J'écris sans difficultés ces pages autour de Ga. J'encercle Ga de mots, dont cette sotte image : comme les indiens, dans Lucky Lucke, les chariots.
Si la cavalerie des intelligences tourne autour de ces mots, elle est cavalière assez pour détourner, laisser là Ga.
IIIEvidemment, depuis que j'écris de Ga, ou sur Ga, ou dans Ga, ou même des Ga, comme on voudra, car Ga, comme la Gauche, ou la Droite, est peut-être pluriel, il advient que s'ordonne, fusant des mots et par eux, une pensée qui brise ma vie.
Il y a désormais un avant.
Je ne suis plus dans cet avant.
Inexorablement, je suis dans la suite de cet événement - l'écriture de quelques pages à propos de Ga - et je constate que mon appréhension du monde, donc de Ga, s'en trouve modifiée. J'ignore jusqu'à quels bouleversements, ou si l'ennui d'écrire, montant comme une marée, ne couvrira pas les plages de temps que j'y consacre, pour produire un étale si long, le reste de ma vie, que rien ne se pourra de neuf. Au demeurant, si j'ose pareille tournure, moi qui ne demeure pas plus que chose au monde, mais qui ne peux user " d'ailleurs ", tant je m'éprouve ici, et qui n'ose " de plus " tant j'ignore si la pensée de la phrase suivante ajoute ou soustraie, ce qui n'impliquerait pas " de plus ", mais " de moins ", eh bien, après toutes ces précautions adverbiales, je ne sais ni ce que j' écrirai, ni jusqu'où, puisque je ne présume pas que mon actuel désir, malgré l'importance, pour moi, des événements désormais liés aux deux lettres Ga, anime longtemps mes doigts sur le clavier de mon ordinateur, pendant que le monde m'excite, qu'il s'offre en arc-en-ciel, qu'un coucou étrangement crie " coucou " dans les jardins de l'autre côté de ma rue, que chantent toutes sortes d'oiseaux dont j'ignore les noms, alors que mon ami Gastou, qui garde un château et sculpte des branches vers Limoux, me les apprendrait un à un, et que le marché Saint Aubin, avec ses diverses fraises, ses femmes, ses variétés de saucissons, ses vieillards, les pierres polies de Madagascar, les distributeurs de tracts pour les élections européennes de juin, et les poteries marocaines, m'attend.
Ga peut donc clore là .
Or, Ga se produit encore une ligne plus loin, confirmant, que pour l'heure du moins, se prolonge, sans rupture, l'expérience d'écrire de Ga, qui acquiert, à chaque mot, du moins pour moi plus d'importance, puisqu'elle absorbe des instants, assurément précieux, quoiqu'absurdes, d'existence, et qu'elle risque d'irradier, telle un morceau de pechblende radioactif capable de trouer en quelques années dans ma cave le couvercle métallique d'un bocal de cornichons, les années que je n'ai pas encore énumérées, et que la mort m'autorisera peut-être à vivre.
Enoncer les suites possibles sur moi, et peut-être le monde, serait d'un vif intérêt, et rivaliserait avec les magnifiques prophéties de Saint Malachie, que le bénédictin Arnold de Wion a révélées en 1595 dans son Lignum Vitae ornamentum et decus Ecclesiae, et qui se révèlent plus étonnantes à mesure que s'accomplissent papes et temps. Sans doute, serait-il judicieux qu'au lieu d'oeuvrer au mémoire de mes aventures avec Ga, ou de mon présent, je prophétise, par maximes lapidaires ou par récits, sur ce qu'il adviendra de moi, et donc du monde, en raison d'effets comparables à " l'effet papillon ", fameux parmi les physiciens, qui prétendent qu'un mouvement d'aile en Guyane peut créer tornade en Chine. Si un papillon bleu des bords du Maroni, d'un battement, peut affamer le fleuve Amour, rien n'empêche que l'écriture de Ga, que j'entreprends, sans souci de conclure, ni même de suivre, bouleverse la terre, et, par voie de conséquence, ou inversement, moi. Prophétiser m'arracherait à La Recherche du temps perdu. A percer du futur, j'éviterais, par l'aventure, le vertueux vice proustien qui rend son livre, avec un possible écart, mais dont on ne fait cible, le probable avenir du même.
Le problème est que ne je suis pas Saint Malachie.
Je suis, comme le texte de sa prophétie, lorsqu'il a été publié, en 1595, dans l'ouvrage d'Arnold de Wion, axis in medietate signi, formule valable pour Sixte Quint.
Comme ce pape, je suis axe au milieu du signe, quand même ce milieu n‘est pas exact, me concernant, puisque la durée qui s'ouvre, et qui accueillera les conséquences de mon écrit de Ga, s'annonce apparemment plus vaste infiniment que celle de ma fréquentation de Ga, mon âge n'excédant guère, en ce final bouquet de mai 2004, quarante sept ans.
Cependant, si Saint Malachie dit vrai et si Pierre Roudil, son récent commentateur, calcule juste, le monde finira en 2033 car, du premier pape nommé à Sixte Quint, doivent passer autant d'ans qu'il s'en doit de ce Sixte à Pierre II, le dernier pape, celui des fins dernières, pour que se vérifie la soixante treizième formule, l'axis in medietate signi. En cas contraire, Saint Malachie se serait trompé, ce qui va contre tant de preuves.
S'il ne s'est pas trompé, ce qui paraît possible, j'affirme que les effets de mon écriture de Ga, quelques majeurs ou infimes qu'ils soient, ne franchiront pas 2033, parce que je ne puis les croire franchir la fin des temps, et j'affirme donc que je me trouve, avec un peu d'excès vers l'origine (mais je puis défalquer ma prime enfance ignorante de Ga) approximativement au milieu de ma vie, ou plus exactement de mon aventure et de ses effets avec Ga, analogue en somme à Dante, qui ouvre son oeuvre au milieu du chemin de sa vie. Si Saint Malachie dit vrai, et si j'inclus dans ma vie, quelque jour que la mort me prenne, les conséquences de mes écrits jusqu'à la fin du monde, en 2033, lorsque j'aurai, si je survis assez pour voir l'apocalypse, soixante seize ans, je suis, du fait de mes actes avec Ga, au milieu du chemin de ma vie.
Mais je ne suis pas Saint Malachie.
Je ne sais pas s'il a raison. Je lis des livres. J'apprends. Je m'enchante de ses formules. Je ne sais rien. J'ignore. J'oublie. Je raccommode au bord des vides des filets de pécheurs de Ga, dont moi, ou de rien. Je visite Ga, comme Jonas, à demi digéré, dans l'obscur de sa baleine. Je ne sais que tendre la main à l'ange, moi aveugle, vague Tobie. Mais quel ange me mène ? Suis-je pas âne gâteux à nager dans les mots dont je fais la fontaine, vers quel chardon ? Pour quelle croix ?
IVCa suit.
La nuit a beau peser sur Toulouse depuis une heure, j'écris de Ga. Je suis l'homme qui écrit de Ga, et sait que commence là , pour lui, un temps neuf de sa vie, sa deuxième moitié, son déclin. Je suis au milieu de la nuit, au milieu de ma vie, au milieu du signe, ce qui a plus de sens, à dire vrai, que ces choses, la nuit, ma vie, surtout quand on travaille aux signes, qu'on signe, qu'on vit, comme tous, dans le signe, son sang.
Je suis celui qui pense au pape Jean Paul premier, De medietate lunae, selon Saint Malachie, ce pape d'un cycle de lune.
Je prie. J'écris. Je me souviens. C'était à Brunoy. Marie s'était éveillée. Elle disait : " le Pape est mort. Le Pape est mort ". Et le lendemain, partant vers l'Ecosse, au débarqué du bateau, vers Southampon, nous avons vu sur les journaux " Pope is dead ". C'était au milieu de la nuit, un signe. Qu'avait-elle vu ? Qu'avait-elle entendu ?
Le Pape était dans la lune.
Ce soir, après pluie de toute la journée, la lune n'est pas visible, et notre Pape vit. C'est la nuit. La nuit mouillée de cette fin du mois de Mai, Dimanche de Pentecôte, souvenir des Apôtres réunis par l'esprit, comme par un réseau de portables.
Cette nuit glissant au lundi, que Jean-Pierre Raffarin et sa troupe ne veulent plus chômé, vers ce dernier lundi de Pentecôte apparemment, vers cette fin d'une histoire de vide, s'écrivent de Ga ces phrases. C'est la dernière nuit.
Ca suit.
J'ignore où.
Je mesure seulement l'étendue de la tache, sans accent, et sans doute plurielle, qui s'étend comme une main sur les suites qu'elle brouille. Ce dit de Ga, je sens qu'il souillera. Ce ne sera certes pas une marée noire enrobeuse de tous les oiseaux, mais quelques effets obscurs, qui modifient, troublent, et je ne pourrai plus me dire, devant quiconque aura su, indifférent à Ga, ou même m'en taire. Faudra mentir. Si quelque lecteur bruyant s'en empare, si la renommée court, voilà , je serai l'homme de Ga, l'homme qui a occupé ses heures, et par exemple sa nuit de Pentecôte, quand chacun dort, voyage, se mêle aux restaurants de commenter les vins, danse, baise, calcule, à écrire des phrases de Ga. Faudra mentir. Je me serai exposé. Faudra mentir, comme toujours, quoiqu'autrement. Un grand panneau Ga, comme un bonnet d'âne sera sur moi.
Animal, comment de Ga oses-tu braire ? " Faut que t'aies graves problèmes sexuels, hi, hi, hi " clameront les sottes. Mais il y a tant de sottes, et qui font mal. C'est fou, comme elles font mal. Encore plus mal que les autres, car quoi, c'est ainsi, de leurs flèches ! Oui, ainsi. Elles feront mal. " Pourquoi tu causes pas de nous ? Nos trous doivent être tes étoiles. C'est écrit. Point final. Plonge dedans, caillou au cou, dedans, tête en tête. Voilà tout ". Et les hommes feront mal, aussi, s'ils en entendent mot, au tartineur de Ga. " Ah, ah, vous avez écrit de Ga ? Gâteux, Gaté. Gaga. Tous les gars, en tas , tomberont sur l'animal. Ga. Ga. Ga. Ga ! Encore Ga. Allez les gars, il a chié Ga. Feu " !
Non pas feu. Non. Pas feu. Silence.
Silence, même pas gêné. Pas un mot. Rien. Parlons d'autres choses. Tant d'autres livres ; Tant d'autres affaires. Des matches. Des bons vins. Les signes de la virilité. Telle ou telle fille en gloire plaquée pour sa rivale. La progression des cancers. Les artistes. Le mariage des homos. Les OGM. Les pédophiles. L'Irak. Le Festival. La République. Les signes ostensibles. Ostentatoires. Le voile. Oui, le voile. Voilà . Le voile. Voilà , l'affaire, le voile. Donc, rien.
Et le type qui aura écrit de Ga, moi, souffrira. Il souffrira, comme Cigale, au " dansez maintenant". On espère qu'il souffrira un peu, pas trop, pour pas de scandale, mais un peu, parce qu'on est des bourreaux citoyens. Libraire, lecteur, on s'associera. C'est entendu. C'est tacite. C'est toujours tacite. L'actualité est tacite. Dansez maintenant. Dansez avec le voile, les OGM, les loups qui menacent les plages de Nice. Dansez avec l'Irak. Dansez avec Attac. Dansez avec les antiracistes. Dansez avec le Medef, avec Lulla. Dansez avec Al Quaida. Dansez avec Dutrou. Dansez avec la vie, et même avec la mort. Dansez avec la République. Dansez maintenant. Cigale. Tu n'a aucune raison valable pour parler de Ga.
J'en parle, ne vous déplaise.
T'as qu'à être indifférent à Ga ! T'as qu'à ! T'as qu'à ! Tatatatataqua ! Nous sommes bien indifférents à Ga. Nous vivons.
Si Ga le tente, qu'il crève ! Qu'il danse. Danse maintenant. Danse. Nous, nous dansons. Nous maintenant. Nous avons des plans, des idées, un bel orgasme quotidien. En plus, nous sommes de gauche. C'est génial. Nous pensons. Dansons. Maintiens par ta danse. Maintiens toi. Maintiens nous. Nous sommes indifférents à Ga, mais aussi à Mi, à To, à Ty, à Toit, à Tout, comme tout. Ga, on se le fout au cul. On se fout tout dans le cul, mais nous aimons le foot, oui, le foot. Sois Foot et cul. Pas Ga. D'ailleurs, nous sommes de droite.
Cela non, ils ne le diront pas. Pas un mot. Pas le début d'un mot. Mur muet de Gauche, mur muet de Droite. Place morte du milieu.
Silence exactement comme celui des astres et du fumier.
Mais il y aura ces phrases de Ga, voilà . Ces phrases sans bruit. Gla ? Pas Gla. Gala ? Pas Gala. Galère. Ga tôt tu dès qu'écrit. Ga glacé, nous voilà .
Alors, quoi ?
La nuit, la nuit très lourde de Pentecôte est sur Toulouse, et nul signe au milieu de la nuit d'un quelconque partage de l'esprit. Pas de langue de feu.
Peut-être. Peut-être était-ce aussi invisible la première fois.
Peut-être, dans une maison laide, un gourbis vers un bled médiocre de Palestine, c'était Pentecôte. Et voilà .
Néron passait à la télévision. Les gladiateurs faisaient Loft Story. Les stoïciens débattaient des OGM, mais des types ont écrit de Pentecôte. Des Langues de feu.
Incroyable, ces langues !
Et même pas au chat !
Si nous entrions dans l'ère de Ga ? Galère.
Qu'allons nous y faire ?
Nulle espérance. Point d'orietur. Rimbaud n'a pas tort.
J'écris de Ga. J'écris de Ga. J'écris de Ga. Je n'ai pas tort non plus.
Ca fera mal. Ca me fera mal. La tache s'étend aux heures prochaines, corrompt, pourrait, joli crime cancer qui commence, comme une mission, soifarde en témoins, en sang, intégralement absurde, comme une résurrection.
Quelque chose commence comme ça.
Yves Le Pestipon |
21:54 dans
GA
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