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« Les dessous du kiosque, ou la présence réelle. »

samedi, 15 octobre 2005

Les dessous du kiosque, ou la présence réelle.

Longtemps, j’ai tourné autour du kiosque de la place Marius Pinel à Toulouse, en songeant à ce qui se tenait dessous.

Neuf ouvertures régulières permettent de fourrer les yeux sous le sol de ce monument, mais on n’y voit rien, ébloui que l’on est par l’ouverture qui fait exactement face à celle que l’on emploie, et par l’ombre.

Si la Muse, selon Joachim du Bellay, « éblouit l’œil de la pensée » c’est bien en ce lieu que se médite sa formule.

Ainsi se montre et se dérobe sous le kiosque un trésor possible.

Des hypothèses farfelues ont été proposées. Par exemple, lors d’une visite avec Marie Didier, quelqu’un risqua l’idée que le kiosque décollait la nuit, parfois, propulsé par des moteurs placés dans cet espace vide. Quelqu’un suggéra même que pouvaient s’y trouver des réservoirs de Cosmogol 999, le célèbre carburant de la fusée Shadok… Il est bon parfois que l’esprit erre aux rêves….

Samedi 8 octobre 2005, cependant, Sébastien Lespinasse et moi, nous sentions que la place Pinel avait quelque chose à nous révéler.

Nous nous y sommes rendus la nuit, vers dix heures, très paisiblement. Sur le chemin je racontais à Sébastien les projets de Catherine Aïra quant au tournage de l’émission Le fin mot, qui devait se dérouler les 10, 11, 12 octobre. Je lui racontais que nous étions venus sur la place Pinel, que Catherine portait un parapluie aux armes de la CPAM de Toulouse, et que l’idée avait surgi d’essayer le kiosque en y ouvrant et en y dépliant ce parapluie. Cela avait produit un son si étonnant, si convaincant, que j’en avais fait un petit film que je destinais à l’Astrée.

Ainsi marchions nous, rue Saint Geneviève, du Sud vers le Nord, liés par cette amitié forte qui ne cesse de se renforcer depuis que nous avons découvert que le nom de PINEL s’inscrit en anagramme dans nos deux noms : Le PEstIpoN et LEsPINasse.

Nous portons Pinel éclaté, retourné, comme une volée de galets de l’être en ce qui nous désigne.

Nous avons rodé sur la place. J’ai expliqué à Sébastien mes récentes découvertes quant au nombre 26, au triple glissement Bébel, et nous avons foulé le sol du boulodrome, remué le sable du terrain de jeux, fait le tour de l’école primaire, respiré partout l’air très calme de cette nuit. En bons chercheurs, loin des colloques vaniteux, nous échangions nos découvertes, nous expérimentions, nous ébattions et frottions nos cervelles.

Il n’y avait pas de vent. Pas un souffle dans les tilleuls et les platanes.

Tout était calme.

Sébastien a essayé avec son portable le numéro des deux cabines de la place Pinel. Il a pu vérifier qu’une voix lui répondait que ces numéros n’existaient pas. Rien ne marche sauf nous, place Pinel.

Ce fait nous enchantait.

Nous sommes revenus au kiosque. Sébastien voulait y éprouver le Un. Je lui avais tant parlé de la présence du Vingt-six, du Six, du Sept et du Trois qu’il était pris d’un besoin de Un. Nous sommes convenus que le Un ne pouvait qu’être le kiosque. Tout est multiple place Pinel, où se trouvent deux fontaines, trois espaces fondamentaux, trois bouliers dans le boulodrome, sept plaques,des tilleuls et des platanes… Seul le kiosque, quoique porteur du multiple, par ses colonnes et ses marchées, est essentiellement unique. Il n’y a qu’un seul kiosque. Place Pinel. On ne peut pas concevoir qu’il y en ait deux, ou trois, ou vingt-six.

L’unicité appartient là à l’essence du kiosque.

Qu’en est-il cependant du dessous ?

Nous avons fait le tour du kiosque. Nous avons compté ses neuf entrées, ses neuf entrées comme neuf Muses. Nous les avons photographiées.

L’idée est venue de placer le plus loin possible vers l’intérieur de la construction l’appareil photo numérique Canon Power Shot 75 équipé d’un flash, et de photographier.

Ce fut comme une apparition.

La première photo, très belle, nous à montré un tas abondant et un espace cerclé d'ombre. Nous y voyions des bouteilles, des bouts de bois, des pierres, des papiers, le tout formant dispositif.

Devant le succès de cette première photo, émus, avides d’en voir et d’en savoir plus, nous avons introduit successivement le Canon dans chacune des petites entrées.

Ensuite, nous avons regardé sur le petit écran. C’étaient, chaque fois, des vues étonnantes, comparables à celles que Spirit et Opportunity prennent en ce moment sur la planète Mars. C’étaient autant de paysages, de scènes, de dispositifs incroyables dont rien, dans la propreté vide et calme du kiosque, ne laissait soupçonner l’existence. Ca grouillait sous l’absence. Le multiple s’étalait sous l’un. Nous le voyions, et nous jouions fiévreusement de l’effet Zoom de l’appareil pour contempler, sur le petit écran, quelques détails, parvenant ainsi à lire quelques fragments de textes, à déchiffrer des figures de Mickey sur un ballon, à décrypter des étiquettes ou des débris étranges.

Si Daniel Arasse a écrire un splendide « on n’y voit rien », soudain on y voyait tout, et en particulier sept petit ballons, dont un petit ballon vert. Nous jetions l’œil sous le mont Thabor. Nous explorions la crypte. Nous approchions au creuset le secret.

C’est dans la dernière photographie seulement, que nous vîmes la chose incroyable.

Nos découvertes précédentes parurent soudain comme une traînée de comète, une constellation merveilleuse de débris derrière la chose même.

C’était un grand parapluie noir, retourné et ouvert.

Un grand parapluie noir retourné et ouvert.

Il était ancien. Il se décomposait. Aucun de objets probablement projetés dans la crypte du kiosque ne l’avait souillé.

Nous comprenions que quiconque s’asseyait au milieu du kiosque se trouvait mystiquement sodomisé par le manche du parapluie, comme il arrive sur un tombeau, quand on s’y couche, par le mort.

Risquons ici six remarques.

1 ) L’apparition du parapluie avait été préparée par le battement rythmique de Catherine Aïra, filmé quelques jours plus tôt, désormais visible sur l’Astrée.

2 ) La forme du parapluie inversé répondait à la forme du kiosque, le kiosque Kippa commenté par Jean-Pierre Nizet, deux jours plus tôt dans l‘Astrée.

3 ) Le parapluie ne pouvait avoir été introduit que lors d’un chantier sur le kiosque. Impossible en effet de le faire entrer ouvert , et de le retourner par les neuf petits orifices. Il s’agissait peut-être d’un objet datant de la création du kiosque en 1936. Cela pouvait être le parapluie de Jean Montariol. On pouvait éventuellement supposer que le kiosque avait été construit comme un cromlech autour de ce parapluie (magnifique hypothèse de Sébastien Lespinasse). Nous étions en tout cas dans le retournement complet de tout : la place Marius Pinel était le tombeau du parapluie, ce qui se lit dans les lettres seules. La place Marius Pinel porte, en effet, indiscutablement anagramme du parapluie.

4 ) Le parapluie pointait évidemment vers les plis, alors précisément que Denis Favennec venait d’écrire quant au voile, à la vulve, et aux plis. Ce parapluie retourné, quasiment retroussé, quelle plus magnifique image, ou plutôt relique, du voile de la Vierge, de l’hymen même. placé sous le sol-tympan du kiosque. La question des reliques de la Vierge – capitale – s’en trouvait renouvelée. On ne doute pas que la recherche en tienne compte.

5 ) Dans Oh les beaux jours de Beckett, Winnie ne cesse ne s’enfoncer dans le sol, avec un parapluie à la main.

On ne s’étonne dès lors plus qu’un parapluie figure. dans le kiosque de la place Marius Pinel. Ou, plutôt, on s’étonne mieux.

En effet, lors de l’expérience du parapluie avec Catherine Aïra, un enfant se trouvait dans le kiosque, et portait, selon ce qu’elle m’a dit quelques minutes après que nous l’avons quitté, un emblème de Winnie the Pooh… (Se reporter, pour théorie et précisions, à Samuel Beckett à Fougax-et-Barrineuf.

6 ) Qui examine les aventures de Winnie the Pooh, par A. A. Milne, illustré par Ernest H. Shepard (Methuen Children Books) p 130, voit le parapluie noir retourné de Christopher Robin sous la pluie, et lit ces lignes : « We might go in your umbrella »said Pooh « !!!!! For suddenly Christopher Robin saw that they might. He opened his umbrella and put it point downwards in the water. It floated but wobbled. Pooh got in. »

Au même moment, des pluies torrentielles, infligées par le cyclone Stan, inondaient le Guatémala, où André Detry s’activait, Le Guatémala dont procédait pour toute l’équipe d’Astrée, les aventures de Winnie. Le parapluie pointait, par Winnie, évidemment, vers l’origine…

Bien des événements se composent, comme une riche rose, dans l’œil subjectif d’Astrée. Le parapluie accueille, ose et répond.

C’en est trop. Je me tais.

Un détail supplémentaire.

Quand nous quittions le lieu, chargé de nos photos, Sébastien Lespinasse et moi, vers 11h30, nous avons vu vers le kiosque venir un couple d’environ vingt-cinq ans, vêtu de noir.

L’homme arborait une guitare. La femme portait une espèce de longue fourrure noire, une jupe très courte, et des bottes, l’ensemble lui donnant ostensiblement un air de Vouivre.

Ils se sont assis au centre du kiosque. Juste au dessus du parapluie. Visiblement, un culte allait se rendre, mélangeant musique, sexe, regard, et peut-être substances étranges.

Dans la nuit, sidérés, nous nous sommes repliés tandis que la sorcière et son probable amant installaient au dessus du manche de l’insistant parapluie, sous la voûte du kiosque, leurs culs.

Qui ne songe à la fin du Détail de Daniel Arasse, où s’évoquent « des perceptions qui se nouent dans ces moments où, dans le tableau, quelque chose fait signe, appelle celui qui regarde à s’approcher, et suscite le désir de détailler l’intimité de la peinture » ?

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les dessous du kiosque, ou la présence réelle. 13:18 dans Place Pinel

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