« Hic fuit »
jeudi, 24 novembre 2005
Hic fuit
Il y a peu, un tableau a été invoqué sur l'Astrée.
Ce tableau, souvent appelé "Portrait des époux Arnolfini", on peut le voir sous une vitre à Londres. Je ne le montrerai pas ici.
Je ne le décrirai pas non plus : à qui veut énumérer ces mariés, tous les mots font défaut.
A la place, je montrerai que là-bas il vaut mieux lire que voir, puisqu'à regarder ce qui se peint de trop près, on risque d'y tomber tout entier.
Ainsi que sur l'Astrée, il y a de l'écrit dans les Arnolfini.
Dans, ou plutôt sur les Arnolfini : à la surface du tableau, une inscription affleure ; s'y dévoile :
"Johannes de Eyck fuit hic 1434"
Soit, en mauvais latin : "Johannes de Eyck a été ici 1434."
A la lettre, c'est tout.
Pas exactement, cependant, parce que de la lettre, il y en a un peu trop dans cet écrit, à commencer par le J de Johannes, dont les entrelacs très souples évoquent davantage un départ de sourate, suspendu entre ciel et souliers dans une mosquée stambouliote, ou la treille d'un chapiteau-panier byzantin, que le paraphe simplifié d'un peintre flamand.
Arabesque ou turquerie d'un trait plein de détroits, qui nous ramène au Bosphore.
C'est-à-dire à l'Astrée, via Vercecolombetti, peintre, qui lui aussi fuit hic 2005. /
D'autres lettres d'ailleurs se montrent, ou plutôt se déhanchent dans la signature/graffiti/tag/inscription/légende/épitaphe.
Ici l'exégète s'émeut : trop de lettre tue la lettre ; trop d'Orient désoriente. Au sens, vite !
Trop tard.
Car le temps qu'on la lise, l'inscription est passée : la pénultième est morte, 1434 n'est plus, et le furtif qui fuit hic comme le furet s'est enfui. Là où était Johannes de Eyck, un autre est advenu.
Qui?
Pas moi certainement, hypocrite spectateur écarté des époux, en 2005, à Londres, puisqu'au miroir qui comme un oeil ou un sexe s'ouvre sous le texte, deux témoins font tache à ma place putative.
Miroir évident comme le cercle tracé à Pinel, creux comme un kiosque, plein comme une tombe, sanglant comme le Christ, maculé comme la Vierge, qui à la fois refait le tableau, le montre, le troue, le clôt, invite à s'y voir et défend qu'on s'y trouve.
Miroir dont je dirai des mots, plus tard, mais où pour l'heure je retourne "Johannes de Eyck fuit hic 1434" en "Hic fuit Johannes de Eyck 1434" ; c'est-à-dire : " Celui-ci a été Johannes de Eyck 1434".
Ce qui veut dire qu'il ne l'est plus.
D'où je déduis, par retournement, que nul ne peut identifier Johannes de Eyck, puisqu'il n'est plus ce qu'il a été.
Quant à le localiser, n'y songeons pas : l'écrit qui dit "ici!" ne démontre rien.
Car si je vois quand celui-là fut ceci ou ici, rien ne me dit qui est hic, ni où.
Dans les Arnolfini, rien n'a lieu que le lieu.
Au fait, qui écrit? Pas le peintre, puisqu'il n'y est plus - ou alors, c'est un faux. Reste le tableau, qui dénonce l'artiste disparu.
Disparu, ou non encore avenu, tant le peintre est dans son tableau comme le Christ est dans l'hostie, comme la tache dans le miroir, comme l'homuncule dans la matrice, comme le Fils est dans le Père : caché.
A l'endroit comme à l'envers, dans le tableau le mot peint se perd, et aussi son latin.
Quant au peintre, on a beau le retourner dans son tableau/tombeau, on n'y voit que du nom, et une tache en attente au profond du miroir : décidément, Johannes de Eyck est un autre.
Denis Favennec |
21:52 dans
Coïncidences
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