« Le Marathon des mots »
samedi, 3 décembre 2005
Le Marathon des mots
Au mois de mai 2005, Toulouse a constaté le Marathon des mots.
Il va revenir.
Fuyons. Ne fuyons pas.
Le Marathon des mots est une manifestation qui rassemble pendant quelques jours à Toulouse des écrivains, des acteurs, des diseurs de mots, et qui leur fait rencontrer divers publics en divers lieux.
C'est une manifestation festive.
Un funambule l'an passé a traversé la place du Capitole.
Des grands panneaux « sympa » avaient été disposés aux quatre coins du centre ville. Des affiches colorées avaient surgi. Un avion de journalistes est arrivé. Ca a fait du bruit. C'était et ce sera la grande fête des mots.
Parfait.
Bilan positif. Foule ici et là. Artistes incontestables. Chacun s'embrasse.
C'est le Marathon des mots.
Tout s'y dit aux mots.
L'étiquette, en cette affaire, avoue l'infâme, le construit. Ses promoteurs en étaient si fiers qu'ils la faisaient mettre au bracelet des marathoniens. Un matin, mes étudiantes américaines portaient au bras, comme le Chien de La Fontaine au cou, le collier Marathon des mots. Elles en étaient.
Marathon des mots ?
Les mots feraient-ils le Marathon ?
Faudrait-il faire le Marathon à propos des mots ?
Le Marathon est une épreuve sportive, d'origine guerrière, où l'on mesure la performance à tenir longtemps un effort de vitesse. Le Marathon n'est pas une promenade, une rêverie, ou même une marche. Le Marathon relève du spectacle sportif désormais obligatoire.
On apprend au Marathon des mots que le modèle sportif doit s'exporter au champ de la culture, concerner les mots.
Les mots, un poète - quand il l'est - les pratique en lenteur, même quand il va vite, au secret souvent, même en public, dans l'intime joueur de la langue, et jamais pour porter nouvelle militaire, fût-ce quand il s'agit d'une victoire de la république athénienne. Le poète n'est pas sportif. Il aime l'exercice, mais hait le sport. Il hait le vert des pelouses des stades. Il coupe la tête des chronomètres. Il construit sa mesure contre les classements.
L'échange réel des mots est le contraire d'un Marathon. Socrate - ou un griot - prend son temps. Il est presque au secret avec ses proches. Ils s'écoutent. Ils parlent. Il n'y a pas d'affiches de toutes les couleurs, tout un bruit derrière les mots. Il n'y pas les subventions qui font bouger les langues, ni les caméras, ni les volées de journalistes, ni l'horrible métamorphose en Marathon de l'échange amoureux et pensif.
Les citoyens marathoniens circulaient, au centre ville, là où des bouches plus ou moins fameuses débitaient pour les euros qu'on leur avait octroyés, ou pour s'écouter s'admirer avec émotions, ou servir l'humanité, célébrer la démocratie, glorifier la création.
Ils étaient entraînés au Marathon des Mots, mais le medium fait le message, le lieu et le moment font la parole. Tout poème installé au Marathon en devient un effet. Il s'en fait sergent recruteur sympa ! Pauvre poème ! Il faudrait une rude et savante dialectique pour qu'il ne fût pas du Marathon, y étant, mais la dialectique est difficile pour qui porte au cou, comme le chien de La Fontaine, le dîner ou la voix de son maître, c'est-à-dire la marque des donneurs d'ordre.
Les mots étaient donc au Marathon.
Les mots, pas la parole. Pas même les paroles.
Les mots, pas les textes, les discours, voire la tchatche.
Les mots sans bonne ou mauvaise nouvelle. Les mots pour les mots.
Les mots couraient le Marathon et des gens couraient pour eux le Marathon. Les mots. Les mots qui ne disaient rien. Des tas de mots qui proclamaient les mots.
Quand on n'a rien à dire, et quand on veut empêcher de dire, on fait avalanche de mots. On les fait courir. On paye des tambourineurs pour augmenter le rythme. Les artistes qui se croient toujours dispensés, comme le disait Jean-Marie Koltès, soutiennent (pas tous, mais les rebelles sont marginalisés par les faussaires). Des couleurs s'affichent. Les trompes de la renommée sonnent, Des flux d'images se diffusent. Les vomissements d'images entraînent vers les mots. Victoire ! On a gagné !
Il y a même des marathoniens heureux. Pains et jeux leur font l'émotion.
Hic fuit, est, et erit.
On ne dira jamais assez du mal du Marathon de mots.
Son grand avantage, cependant, c'est qu'il fait éclater les trahisons.
Pour le reste, c'est un exemple de bêtise et un cas particulier des méthodes d'asservissement. La culture y sert, avec le sport, de pilier à la mort réelle du vif échange des paroles. Là s'abolit le poème par excès de poèmes. Trop de mots tue les mots. On le sait. Chut !
Yves Le Pestipon |
11:03 dans
Méthodes
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1.
Je ne suis pas improbable.
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