« Décembre à Balakot »
samedi, 7 janvier 2006
Décembre à Balakot
Depuis le début j'ai la sensation d'être en apnée permanente tellement l'attention est soutenue. Tout change si vite et lorsque l'on trouve un endroit stable pour souffler, on aperçoit alors autre chose, un autre mouvement dans lequel on se laisse traîner. On n'est pas obligé mais c'est tellement attractif, tellement attirant cette sensation que l'on peut tenter une action facilement profitable. Il y a quinze jours j'avais entamé un message dans lequel je parlais des chiottes, de la promotion à l'hygiène, de l'eau, de toutes ces choses qui manquent cruellement à la majeure partie de la population. Mon activité est de m'assurer que les gens ont accès à de l'eau potable, des toilettes, un endroit pour se laver et y remédier si nécessaire. On appelle cela de la WATSAN water and sanitation.
La promotion à l'hygiène, accompagnée de distribution de kits hygiène tente de convaincre la population de quelques règles de base pour éviter l'apparition d'une catastrophe sanitaire. 1/Utiliser les latrines 2/Lavez-vous les mains avec du savon 3/Nettoyer.
Pas évident lorsque l'on a tout perdu, pas évident de s'adapter et de se contenter de ce minimum. Lorsque j'ai demandé à Naila quelle est la difficulté de maintenir l'hygiène dans une tente, elle m'a proposé d'imaginer la vie d'une famille dans une tente en V de 4m x 4m, où l'on vit à 8, où l'on cuisine, où l'on mange, où l'on se lave, dort. Naila travaille avec nous pour la promotion, le soir elle retrouve sa famille dans sa tente. Après toutes ces semaines passées ici, je ne parviens toujours pas à imaginer cette image. Je n'accéderais probablement pas à une tente où femmes et enfants restent enfermés la majeure partie du temps. Je dois me contenter de ce peu de visualisation. Evidemment je dois aussi compter, reporter, projeter. Il est surprenant de constater le peu de flexibilité et d'esprit critique des organisations internationales, réputées en secours d'urgence. La projection est probablement l'idée la plus invraisemblable de l'opération, toute prévision s'avère si incertaine. On prévoit la neige, la faim, les déplacements en regardant bien loin à l'horizon, en levant bien haut le regard. On ne doute de rien.
Je suis heureux d'être ici. Dans ma tente, le soir j'entends la ville en mouvement, parfois des tremblements, le matin je sais où je me trouve. Notre camp est humble mais chaleureux, il est rustique, mais ça aide à deviner l'essentiel. C'est correct à bien des égards.
Au quotidien on a une sensation de lenteur, puis lorsque l'on considère 2 mois d'activités, on comprend mieux sa fatigue, celle de l'équipe, celle de la population qui se démène pour comprendre ce qui se passe ici et récupérer un peu d'assistance.
On rencontre deux types de camps où se réfugient les gens. Les camps organisés que l'on connaît bien en image, alignement de tentes, gestion militaire, milliers de personnes dans un espace très réduit. Puis les camps spontanés formés par le regroupement de 15-25 familles, de 15-25 tentes qui s'organisent d'elles-mêmes. Les camps organisés parlent des facilités sanitaires et des multiples aides de proximité qu'ils offrent. Ils ne parlent pas de l'enfermement qu'ils supposent. Les camps spontanés n'offrent rien. On les constitue pour garder sa terre, sa liberté probablement. Ils reflètent plus d'espoir en ce sens.
On intervient dans ces camps là. Leur échelle est humaine, on peut les appréhender doucement, parler à presque tout le monde. Puis on choisit l'endroit des chiottes. On creuse on creuse...
Yves Le Pestipon |
22:57 dans
Voyages
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