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« Je ne veux pas être photographiée »

dimanche, 29 janvier 2006

Je ne veux pas être photographiée

La place Pinel enneigée autour de moi ne faisait aucun bruit.

Je la visitais, ce dimanche matin 29 janvier, pour la photographier.

Hier après-midi, déjà, alors que j'y songeais, Bruno Guittard m'était apparu, peuplé du même désir, et avait foncé agir.

Ce matin, j'étais seul, vers onze heures trente, dans le sillage de son acte. J'avais interrompu mes travaux urgents pour fixer quelques images de la Place en ses atours de neige... J'avais même renoncé au striptease de Clara Morgane au salon de l'érotisme. La météo crée la seule urgence vraie.

Quand l'événement s'est produit, j'avais déjà photographié un chien, j'avais déjà photographié un panneau, j'avais déjà photographié le kiosque... . J'étais dans l'angle Sud-Est de la place, et je m'apprêtais à photographier le panneau Boulodrome devenu Rome par l'action du platane, et qui éclatait de neige. Je songeais à Rome, à ses antiquités, à nos voyages, et à la fascination pour la neige, dont Alain Juppé s'est fait chantre.

Soudain, elle est apparue, grande, en lunettes noires, tout de sombre vêtue, avec deux chiens en laisse. Elle marchait vite, comme pour fuir l'instant, au delà du boulodrome, passante.

De loin, sans cesser son mouvement vers le Nord, elle me parla :

Excusez moi, je ne veux pas être photographiée.

La photographier ? Tout occupé de neige, de Pinel et de Rome, pourquoi aurais-je voulu fixer cette passante, cette femme particulière, avec ses chiens, qui naissait du linceul ?

Excusez moi, je ne veux pas être photographiée.

Voilà son dit, qu'elle atténuait un peu, comme par excuse : Je vois que vous faites des photos.

Elle m'a laissé dans la neige, sur la place Pinel, avec son dit en moi. Elle a disparu vers le Nord, derrière le boulodrome, et ses chiens aussi ont disparu. J'entendais comme un Noli me tangere dans la neige. Mon esprit tanguait. Le Christ, rencontrant Madeleine, au sortir du tombeau, n'avait pas voulu être touché. Grand mystère, dont la Poésie entière, se crée, selon moi.. Et maintenant, cette femme, qui s'appelle peut-être Madeleine, ne voulait pas être photographiée. Noli me photographare ! Etait-elle la Passante de Baudelaire, qui aurait refusé d'être un sonnet ? Etait-elle le Christ, ou plutôt Madeleine, se refusant à la Recherche photographique du temps perdu ?

Marchant vers l'angle Sud-Est de la place, où je croyais voir et pouvoir photographier une poussette enneigée, aperçue la nuit, quelques heures plus tôt avec Jean-Pierre Nizet, j'ai senti brusquement qu'Elle était la place Pinel.

La place Pinel, Elle...

Je ne veux pas être photographiée.

La place Pinel se refusait à l'oeil d'Astrée. La place Pinel, entre deux chiens, voulait maintenir sa virginité. Une sorte de lys dans la vallée...

Je ne veux pas être photographiée.

Et comme pour confirmer ce désir d'être vierge, neige et place pure, ce non définitif à l'ange voyou voyeur, la poussette de la veille avait disparu.

Je vivais dans la neige l'effacement de la poussette. Devais-je me faire iconoclaste, admettre dans la place Pinel, donc au monde, cette horreur d'être vierge ? Devais-je renoncer aux images et à l'incarnation, m'en tenir à la poésie pure ? Je pensais, remuant ces questions, à Alain Juppé, à Rome, à la force catholique des mélanges, à la pine et à la poésie du doigt aux choses.

Rageur, angélique jusqu'au bout, et donc sans doute diabolique, j'ai photographié dans l'urgence des jeux choquants de l'être, impitoyablement, et au risque d'idolâtrie, le boulodrome enneigé de la place Pinel.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Je ne veux pas être photographiée 13:59 dans Place Pinel

2 commentaires apparurent (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le dimanche 29 janvier 2006, à 14:43, Lespinasse écrivait :

    Que n'ai-je fondu sur le balconnet doux de ce double fantômatique de la place Pinel ?
    Nos poèmes, nos paroles, tous nos aboiements insensés recouverts d'un coup par cette parole neige, nuage d'ne silouhette partageant le pays réel, le pays rêvé d'un dimanche matin...
    Beau récit, bien que déjà, dès le premier mot, violant violemment la vie à travers le manteau de neige de la page web... toujours des mots de trop... mais il faut bien vivre ivre de vie et de viol (viole de gambe bien sûr), n'est-ce pas ?

  • 2.

    le dimanche 29 janvier 2006, à 20:58, serge lama écrivait :

    Bonjour Toulouse, bonjour la place pinel ! mais arrêtez de photographier ma femme !

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