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« Discessit ab illa angelus »

lundi, 20 mars 2006

Discessit ab illa angelus

On ne peut pas croire à L'Annonciation de Pâris Bordone.
Ou alors il faudrait ne pas la voir.
Si on y tient, cependant, on pourra se rendre au musée des beaux-arts de Caen, ou bien lancer "Annonciation pâris bordone" sur google images, et contempler, plus ou moins mal, un mystère, un scandale et une farce.
Détaillons.

Si le décor, à droite et à gauche, situe la scène un peu dans la nature, le centre est occupé par une architecture composite et douteuse : deux "palais" indépendants se montrent, à la fois halle, cour, vestibule, lieux ouverts et fermés, spectaculaires et secrets, étranges et illuminés.

Quant au lieu où se resserre Marie, il tient de la chambre mal rangée (un oreiller désinvolte et un édredon mousseux s'exposent à droite) du sanctuaire (lieu surélevé, encadré d'une colonne, pavé de mosaïque), du piédestal (Marie-satue animée, ou colonne fondatrice), du cabinet de lecture (un livre repose, ouvert, sur un proto-lutrin devant la très-sainte) et de la coulisse louche (une tenture verte ferme très vite l'espace, et occulte tout).
Enfin, si ce lieu commence dans le tableau, le cadrage et la tenture laissent entendre qu'il ne s'y termine pas, et que nous ne voyons qu'un fragment détaché d'une structure plus vaste, comme la proue d'un bateau échoué au bord du tableau.
Bref, quant à la Vierge, on ne sait trop où elle est - à moins qu'il s'agisse d'une apparition, et qu'elle ne soit que dans l'oeil de celui qui la voit.

Pas dans celui de l'Ange, en tout cas.

Celui-là en effet plane vaguement dans la partie gauche du tableau, qu'il vient de pénétrer avec toute une troupe jaune et théologique de nuages et d'ailes.
Or, loin de fondre sur la Vierge qui se retourne sans le voir, il préfère s'enfoncer dans le labyrinthe léger des colonnes, vers un endroit qui serait le point de fuite des lignes perspectives - c'est-à-dire précisément là où pointe notre regard - si ces lignes aboutissaient quelque part, ou si là-bas il y avait quelque chose à voir.

Une Vierge qui n'est nulle part, un ange qui ne fait que passer : peu de chance que ces deux-là échangent quoi que ce soit, ou alors par mystère.

Ce qu'est d'ailleurs l'Annonciation.

Annonciation, rappelons-le, encadrée dans le texte (Luc, I, 28-38) par l'entrée ("et ingressus angelus ad eam") et la sortie ("et discessit ab illa angelus") de l'Ange du lieu de la Vierge.
Entrer et sortir, c'est ce que semble faire en même temps l'Ange de Pâris Bordone, dont on ne sait s'il se présente ou s'enfuit - ou les deux : absenté de la Vierge, il fonce au fond du tableau.

Plus troublant : la Vierge semble avoir été expulsée du tableau par l'irruption divine, et avoir basculé dans notre espace.
La perspective le pointe, ce corps-là ne paraît pas en effet dans mais devant la toile où la cohorte divine s'égare.
Ou plutôt, si on va y voir de plus près, entre la toile et nous : libérés du tableau, le corps et le lieu de Marie flottent et débordent improbablement.

La surface du tableau, que la perspective et les bienséances réputent infranchissable, serait alors traversée scandaleusement par Marie, tandis que sa membrane est franchie couvertement par l'Esprit.

Plus : si la perspective décale en profondeur annonciateur et annoncée, dans le plan du tableau tout va bien : l'oblique que décrivent la colombe et l'ange aboutissent directement sur Marie, si, nonobstant que la perspective feint de creuser l'espace, on se figure que toute la scène est plate.
D'où il s'ensuit que si on cesse de croire au tableau, sa surface devient le lieu où la Vierge et l'ange se croisent.

Quant à nous, le peintre ne nous a pas oubliés : chassés de notre position par la Vierge, nous sommes relayés à l'étage du palais par des personnages qui comme à la comédie se penchent pour regarder quelque chose qu'ils ne peuvent pas voir.
Montrant par là que si le désir du voyeur est de rentrer dans l'image, le souci d'une certaine femme serait plutôt d'en sortir.

Etrange ménage à trois Ange/Vierge/spectateur où personne n'a sa place, l'Annonciation de Pâris Bordone n'a donc pas lieu.
Du reste, ce qui se passe dans une peinture ne nous regarde pas.
Car vierge toujours de qui s'y projette, la peinture est un miroir où le regard s'efface.

Denis Favennec | Voir l'article : Discessit ab illa angelus 12:29 dans De pictura

1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le vendredi 31 mars 2006, à 12:18, Jonathan écrivait :

    Commentaire sans doute inutil pour l'oeuvre. Mais je vous remercie de m'avoir appris à m'intéresser à un monde plus vaste que celui des sciences, et d'avoir éveiller une curiosité dans un domaine qui ne semblait pas en nécessiter.

    Pourriez-vous me dire s'il y a une raison qui fasse que l'ange aille vers un lieu OUVERT, ou n'est-ce qu'un détail sans intérêt?

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