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« Philosophie de la balançoire »

vendredi, 17 mars 2006

Philosophie de la balançoire

Le monde méprise les balançoires.

On les réserve aux enfants, aux très jeunes. Adulte, et déjà adolescent, on oublie même l'emploi qu'en sut faire quelque abbé de Fragonard... Nulle part clubs ou fédérations de balançoire. Pas de balançohérapie, et de balançologue. En vérité, on n'y pense guère. On s'en balance. On veut croire que la pensée, donc le corps, n'a pas besoin de balançoires.

Comme presque toute chose bonne et nécessaire, la balançoire est hors l'école. Elle est encore plus loin des Universités. Aucun professeur, homme politique, philosophe ou responsable ne s'offre aux zélateurs sur une balançoire. Ni Kant, ni de Gaulle, ni René Char visiblement n'en firent. Les abbés même ont renoncé à guetter sous elles. Le sérieux, le pouvoir, les poses artistiques ne vont pas aux balançoires. Les poètes y répugnent, préférant se raidir aux clairières de l'être, s'enduire d'obscur, ascensionner, toujours pieds sur terre, les divers podiums déclamatoires, et courir les Marathons des mots. Les psychanalystes, moins coqs et plus coquins, choisissent les divans.

Au chapitre IV de la première partie du Kama Sutra, bon livre d'art de vivre, se lit pourtant qu'au jardin de maison d'un citoyen, il y aura une balançoire tournante et une ordinaire... La chose est nécessaire, comme les oiseaux, la fontaine, ou l'amour, au bon usage du monde. Cela se confirme place Marius Pinel, à Toulouse, lorsque plusieurs aventuriers, tels Sébastien Lespinasse, Vincent Tallandier, Champignon, Moïse, Jean-Pierre Nizet, ou moi, nous osons pratiquer, dans l'aire de jeux des enfants, hors du regard des mères, la nuit, en clandestins, les plaisirs des diverses balançoires....

Les balançoires sont diverses, en effet. Certaines s'adresssent aux solitaires, ou aux personnes qu'équipe un abbé de cour. Elles s'accrochent à des portiques ou à des branches, par deux cordes. On pose ses fesses sur une petite planche et l'on s'élance. On va, on vient. On monte, on descend. On passe de plus en plus vite, ou plus lentement, par des points critiques. Jamais d'équilibre. Toujours le mouvement. C'est la légère, solitaire, délicieuse, sans adjectif supplémentaire nécessaire, balançoire.

D'autres balançoires font rencontrer deux partenaires qui se considèrent et s'entraînent, aux deux bouts d'un axe, vers ciel ou terre. Ils sont assis, se font visage, rient, sentent leurs poids, leur force d'envol pour l'autre, échangent.

Il est des balançoires pareilles à des barques volantes. Deux passagers s'y tiennent debout, s'affrontent, lancent l'engin à la navigation dans l'espace.

Il y a aussi des animaux balançoires, juchés sur un ressort. Quand on s'y asseoit, le sol se dérobe, mais on ne tombe pas tout à fait. On oscille. On perd sa gravité. On l'éprouve. On devint méditatif.

La balançoire n'est pas la balance, qui mesure, et sert les pouvoirs. C'est une grande dégradation pour l'homme, et la femme, que l'introduction des balances dans les maisons pour se vérifier conforme aux normes. Qu'on songe au Kama Sutra qui mettait balançoires au jardin... C'est à de tels changements que se constate le désastre.

La balançoire n'est pas sportive. On ne maigrit pas sur elle. On ne se muscle pas. On ne devient pas plus beau. On ne bat aucun record, ni rien. La balançoire est sans médaille. Elle est splendidement inutile à la glorieuse porcherie du sport.

Elle n'est évidemment pas une institution culturelle, ou un patrimoine. Elle n'encombre guère. Elle ne demande rien. La balançoire est subversive; Elle soulève par dessous. Elle rend angélique par les fesses.

Au début d'Oncle Vania, se voit une balançoire. Elena, jeune, belle, et mariée à un vieux professeur, après que deux hommes ont assez longuement occupé la scène à évoquer leurs malheurs, paraît et s'installe sur cette balançoire. Elle y demeure un moment; ni vraiment sur scène, ni ailleurs, à demi en vol, comme à l'extérieur de l'obligation d'être dans l'histoire. Cependant, elle doit s'arracher à la balançoire, à l'utopie légère, regagner le plancher ordinaire, entrer en torture, parce que les autres l'y exigent. Comment faire autrement ? Comment ne pas être dans cette torture ? Torture ou balançoire, tel est le partage... La seule issue de secours de la pièce, mais pas très désirable, Sonia la propose à l'extrême fin : espérer mourir... Alors,  nous nous reposerons.

La balançoire ne se repose pas. Elle repose, peut-être, mais ne se repose pas. Elle n'est pas la mort, ou la gloire. Elle est une branloire, dont on peut espérer qu'elle sera pérenne, comme le monde selon Montaigne. Elle n'est jamais pour l'immobile. Sa fin n'est pas l'otium, et surtout pas le pur cristal. Elle montre les froufous, vire, chavire, allège par rythme. Elle est intranquille, presque inquiétante parfois quand on s'y risque. Elle est une forme possible, et heureuse, de l'intranquillité.

La balançoire s'oppose aux styles, ces colonnes où se juchaient durablement des ermites, et que nous aimons beaucoup : là haut, on est vu, on a l'air héroïque, super star stoïque. On côtoie l'essentiel, on défèque sur tout, et des fidèles, qui négocient les déjections, apportent des petits plats.

La balançoire est un outil discret, concret, du bonheur de se sentir peser léger, c'est-à dire effectivement penser. En elle et par elle, rien n'écrase et pose. Elle est sans drame et sans statue. Elle fait toujours passage aux points critiques. Elle est précisément philosophe.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Philosophie de la balançoire 9:28 dans L'époque , Méthodes

5 commentaires apparurent (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le vendredi 17 mars 2006, à 23:19, Frederika écrivait :

    For-mi-da-ble !

  • 2.

    le samedi 18 mars 2006, à 14:37, arille écrivait :

    Comme Frederika j'aime beaucoup ce texte. Je serais prête à payer pour le lire s'il n'était gratuit..

  • 3.

    le mardi 28 mars 2006, à 16:48, Un inconnu écrivait :

    Qui sont les lectrices de l'Astrée?

  • 4.

    le mardi 28 mars 2006, à 22:15, arille écrivait :

    A mon avis des filles toutes simples pas toujours bien coiffées, diplômées, possédant un chat.

  • 5.

    le mercredi 29 mars 2006, à 09:57, Un inconnu écrivait :

    Donc je dois pouvoir être un lecteur de l'Astrée!

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