accueil présentation contact portfolio ultraprivé mail
L'Astrée L'Astrée événements présentation portfolio Guallino

« L'Etoile et les toilettes »

vendredi, 3 mars 2006

L'Etoile et les toilettes

Les dames, quelquefois, ont désir de pisser. C'est désir qu'il faut respecter, surtout quand on est homme qui pisse aisément aux menhirs.

Il en allait ainsi à Tournai, un récent lundi après-midi, les vessies masculines s'étant déchargées contre un tumulus.

Le Pasteur Jean-Pierre Nizet, au quartier Saint Brice, si riche en monuments, était en rut devant le temple réformé. Il avait ouï dire que des voûtes romanes se terraient sous ce lieu. Il voulait entrer. Il éructait. Il protestait. Il exigeait comme à l'accoutumé. Mais les dames avaient désir de pisser.

Frédéric Hossey, l'architecte, s'enfonça dans les ruelles malgré les cris du Pasteur. On le voyait caracoler en quête d'un bar qui fut dans son jus, loin des cafés banals des places à touristes, hors frelat.

Je le suivais. Je le voyais faire des signes.

L'Etoile parut, à gauche d'une longue rue, où se lisait l'inscription « A mon parrain bien aimé ».

Les femmes s'attroupèrent. Malgré leurs vessies dilatées, ce fut une protestation ! Jamais, prétendirent elles, leurs culottes ne baisseraient en cet immonde lieu.  Pisser, oui, mais au propre !  Il leur fallait toilettes de bonne race avec marchand de gauffres à côté, tout ce qu'on trouve sur la place, vers la Cathédrale. L'une d'elles pourtant resta. Grâces lui soient rendues ! Lors, nous entrâmes, l'architecte, elle et moi.

Le Pasteur, toujours en rut, sous son bonnet, sur le trottoir, recevait quelque appel d'un ami qui lui enjoignait de le rejoindre. Le Pasteur râlait. Il protestait. Il accusait. Il s'accusait. Mais c'était ainsi. Il devait renoncer à l'Etoile.

Or, dans l'Etoile, sur laquelle s'affichait un prometteur OUVERT, était un homme, un seul homme, les tables étant sans clients, un homme vieux, laid, gris, affalé, faisant face à la porte d'entrée.

Il y pas de café, fit-il en mélangeant ses sons d'effets de bouche tournaisiens. Mais les toilettes là, fit-il encore, montrant du bras vers l'arrière une porte sale, équipée d'un gros chien voyeur. Derrière, là derrière.

Nous nous assîmes pour boire trois bières blanches.

Les toilettes ne nous ont pas déçus. Elle étaient à l'arrière, dans une cour, dotées d'une porte brinquebalante, honorablement sales, et l'immense corps du chien aux yeux bleus les gardait. Il pressait pendant qu'on pissait.

Si les toilettes ne nous ont pas déçus, il y avait dans l'Etoile un masque, que nous n'attendions pas.

En face de notre table, au mur, à droite d'un tuyau de métal, il paraissait de cire, comme un masque mortuaire, mais c'était plutôt un crâne. Il pouvait faire peur, ou du moins inquiéter, et il semblait, pour nous, s'inscrire au chemin qui devait nous mener, le soir, dans une cave de villa où s'assemblent des entités...

Je me suis levé, et je me suis approché. Où l'avez vous eu ? ai-je demandé au bonhomme.

La première moitié de sa réponse m'est restée confuse, tant il faisait mixture d'accent, mais il me lança, en se levant, message plus distinct : Il marche.

Ce masque marchait !

Comment un masque peut-il marcher ?

C'était au quartier Saint Brice, tout près du lieu où fut découvert au XVIIème siècle le trésor de Childéric, dont le  lamentable destin est raconté par Jean Vlaeminck, dans un opuscule qui devrait recevoir tous les prix de littérature. C'est en ce quartier que le sourd Adrien Quinquin a trouvé les trois cents abeilles d'or de Childéric, abeilles dérobées par l'Archiduc, réduites à vingt-sept, imitées par ses orfèvres, remises en faux à Louis XIV, dérobées vers 1830 par Bonnet Rouge, lui-même poursuivi par la police de Vidocq.... C'est au quartier Saint Brice que roula le crâne de Basine dans la tombe de Childeric. C'est au quartier Saint Brice que furent ensevelis les quatre chevaux qui entouraient la tombe de Childéric. C'est au quartier Saint Brice que l'oeil et l'Europe se décomposent, composent, vont disparaître, et que le masque s'allume lorsque l'homme de l'Etoile braque vers lui sa lampe torche.

Le masque, en effet, marchait.

Que reculent ici ceux qui doutent ! Que s'effraient les sans foi !

Le dur de désir de pisser nous avait fait passer par l'Etoile dont le masque s'allume à distance sous l'effet d'une torche analogue à celle que les équipes d'Astrée emploient aux souterrains de Tour et Taxi à Bruxelles, aux voûtes nocturnes d'une abbaye en ruines, aux entrailles des tumulus, dans les mines de molybdène, et dans maints détours d'ombres.

L'homme de l'Etoile avait tiré de derrière son bar une grosse torche rouge, et il la braquait comme un sexe vers le masque mortuaire d'apparente cire. Le masque s'allumait, ou plutôt laissait sourdre de lui, comme une entité, une diffuse clarté. L'homme souriait. Son oeil devenu vif pétillait, et son gros corps de satyre fatigué semblait avoir la souplesse d'une sanglier quand il traverse les champs.

Nous étions trois face à trois bières blanches dans l'Etoile. Nous nous amusions. Nous savions aussi que nous étions parmi les derniers, à vivre ainsi l'Etoile. Il n'y avait aucun client présent. Presque tous nos amis s'étaient enfuis vers lieux davantage pissables. Nous n'étions pas mélancoliques. Nous savions que notre sort, en cette ville où tout tourne comme au monde, était de visiter des vestiges, là où se rencontrent quelques chiens, des excréments, parfois des monstres, et de les voir luire une dernière fois avant que l'oeil commun ne les frelate, puis de nous lever, légers.

Que la lumière enflamme le masque dans l'Etoile !

L'Etoile et les toilettes font creuset pour personne. Allons légers bondir plus profond !

Tel est, tourné au coeur, le message d'Astrée.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : L'Etoile et les toilettes 21:27 dans Coïncidences

Cet article est incommenté. (le commenter ?)

Ici, vous pouvez écrire un nouveau commentaire...

Merci de votre inscription, . Vous pouvez maintenant écrire votre commentaire. (déconnexion)

Ces informations :


Quelques commentaires sur les commentaires

Les adresses e-mails ne sont jamais affichées sur le site.

Les passages à la ligne et sauts de paragraphes sont automatiquement convertis — inutile d'utiliser les tags <p> ou <br/>. De même, les accents, la ponctuation, les apostrophes, etc... sont automatiquement convertis en code HTML.

Créez des liens en utilisant la balise HTML standard <a href="http://mon.url.ici"></a>. Les balises HTML suivantes peuvent être utilisées strong, em, cite, code. Les autres seront détruites.

Site d'Emmanuel Riboulet-Deyris (contact) | MT 3.16 | XHTML 1.0 | CSS
Ce site, hébergé par le très agréable Lost-Oasis, est sous licence Creative Commons.
Syndication : flux RSS 1.0 RSS 2.0 | flux de commentaires XML | Atom XML | L'Astrée remercie Patrick Guallino.