« Liberté de Colombetto »
samedi, 25 mars 2006
Liberté de Colombetto
Le désormais incontestable Pessoa a produit Alberto Caeiro, Ricardo Reiss, Alvaro de Campos, Antonio Mora, Vicente Guedes, Le Baron de Teive, Bernardo Soares et même Fernando Pessoa... Chacun de ces individus est censé avoir produit des textes assez différents par leur style, leurs mots, leur philosophie pour qu'on reconnaisse qui les signe. Un peu de pratique permet ainsi de distinguer le néoclassicisme de Ricardo Reiis et les emportements d'Alvaro de Campos. On apprend vite qu' Antonio Mora est commentateur et qu'Alberto Caeiro est le maître. Chacun est supposé avoir existence physique, psychologique et intellectuelle dont son oeuvre, de manière cohérente, dépend. Pessoa, en dernière analyse, était un réaliste du sujet, dont il formait, par jeu génial, constellation.
Camille Amadeus Colombetto, personnage très contestable, n'est pas un sujet. Son affirmation, souvent reprise, est claire : Je n'existe pas .
L'existence en effet ne l'épuise pas. Discessit ab illa, en dirait peut-être Saint Luc, si, ayant lu Denis Favennec sur l'Astrée, il faisait rapprochement avec l'Ange... L'outil de cet étrange et familier mode d'être est le blason. C'est par son blason, qui n'est pas un piège à vie, que Camille Amadeus Colombetto se signale.
Ce blason, bien connu des spécialistes, se compose du carré, du noir, du quarante et de la clef. Nullus Colombettus sine illis principiis, dit un antique adage.
C'est ainsi que l'on reconnaît aisément à Bruxelles une oeuvre de Colombetto dans une plaque d'école maternelle. La voir convainc.
Les colombettologues assurent qu'un tableau attribué à Cornelis Bisschop au Musée royal des Beaux-arts de Bruxelles procède de l'immense oeuvre de Colombetto. Là est sans doute la clef de la clef qui paraît sur un mur derrière une lectrice, tête appuyée sur sa main gauche.
D'innombrables oeuvres de Colombetto parsèment le monde, et se construisent visiblement sans trêve, décourageant l'érudition. Le monde lui-même est évidemment un Colombetto. Colombetto aussi.
Certains critiques se sont penchés sur l'interprétation possible des quatre termes du blason, et de leur syntaxe. Cette approche offre des perspectives. On en perd l'oeil.
D'autres s'interrogent sur le sexe de Colombetto, renouvellant la vieille querelle des anges. Le sexe pèse lourd. Cela rend léger.
Nous voudrions mettre l'accent, sur la liberté de Colombetto, qui relance la nôtre.
Alberto Caeiro, Vicente Guedes, le Baron de Teive, quelles que soient leurs qualités, sont. Ils s'enracinent dans ce fait, même fictif, comme nous. Ce qui se passe en eux donc nous regarde. Or, Colombetto est l'effet changeant de notre oeil à son blason qui n'est présent aux formes du monde que par notre oeil. C'en est le point de fuite. Surgissant de notre intelligence des réseaux que nous construisons, ce personnage danse aux cordes tendues entre les quatre signes que le regard et l'esprit produisent au moment où ils renoncent, car c'est renoncer que de reconnaître Colombetto. Il faut renoncer aux lassos philosophiques, aux souricières psychiques, aux trappes à existence, à l'histoire de l'art, pour que jaillisse ce trait pur d'ombre.
Loin d'être perché sur son style, et de chier du ciel en stylite sur nous, Colombetto bondit depuis son blason dans les choses sans rien considérer ni faire preuve. Il s'en balance. Il est chic.
Selon Denis Favennec ce qui se passe dans une peinture ne nous regarde pas. Car vierge toujours de qui s'y projette, la peinture est un miroir où le regard s'efface.
Ce qui se passe dans Colombetto ne nous regarde pas.
Yves Le Pestipon |
20:36 dans
Artistes
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