« L'effet d'or »
samedi, 6 mai 2006
L'effet d'or
On peut très bien rire de l'or.
On peut très bien n'avoir pour lui que du mépris. Beaucoup se rassurent par la force du leur.
On peut très bien se détourner de l'or. Quiconque affiche le haïr pourra parader aux morales.
On peut très bien prétendre que l'or n'anime que les cupides.
On peut très bien soutenir qu'il éteint les coeurs.
On peut affirmer qu'il ôte le sommeil et qu'un bon poète dort.
On peut, en guise de concession, admettre qu'il vaut au poème, mais seulement par métaphore.
Or, l'or ouvre aux dehors pour qui le cueille aux rivières. Il fait aurore d'oreille pour les choses réelles.
J'en veux pour preuve le travail récent d'une équipe d'Astrée, aux environs de Cabrespine, dans l'Aude. Une jeune musicienne y a rencontré ses premiers points d'or.
Inès Guittard, puisqu'il s'agit d'elle, a immédiatement senti et affirmé l'importance de ces points. Ils ont brillé, là, devant elle, entre ses doigts, dans la batée que lui avait préparée Vincent Taillandier. Ils ont renvoyé la lumière au bout d'une très mince langue de minéraux noirs. Nous les avons vus. Leur présence nous a ravis et richement mêlés à nous-mêmes et au monde. Leur réflexion nous a recréés légers, tandis qu'un peu plus loin Sébastien Lespinasse pensait à l'affaire Clearstream... Nous étions trois dans le clair tourbillon de la rivière, et notre ami ruminait l'obscur politique. Pourquoi pas ? La présence réelle au désir naît d'ordures comme d'or.
Pour atteindre aux infimes points, nous avions, pendant deux jours, grimpé au Roc de l'Aigle, exploré plusieurs vieilles mines, affronté le café Félix de Carcassonne, constaté les étoiles, dormi parmi les rossignols, revêtu la boue de plusieurs grottes, eu faim et soif, accompli diverses pénétrations aveyronnaises. Nous étions remués de merveilles. Tels sont les chemins de l'éclat.
Vincent voulait absolument faire des batées. Nous voulions son désir. Il voulait nos aventures.
J'avais toute confiance en Vincent Taillandier, qui m'avait déjà permis la découverte d'un beau nouveau placer dans les Cévennes. Grâce à lui, depuis des années, de multiples paillettes dansent dans l'eau de mes flacons.
Nous ne disposions que d'une seule batée. A tour de rôle, nous l'avons remplie des alluvions d'un ruisseau qui dévalait de la montagne. Nous avons ainsi fait six batées. La première nous a déçus. Pas d'or, et pas de minéraux lourds. La seconde, prise parmi les gros lourds et les petits légers, n'a pas été meilleure. La troisième, arrachée au bed-rock, a révélé un peu plus de minéraux lourds. La quatrième et la cinquième batée, que j'ai faites avec soin, n'ont procuré que fonds de sable noir.
Vincent Taillandier a alors arraché des herbes qui poussaient dans des failles au dessus du ruisseau. Il a bourré sa batée avec ce mélange d'herbes, de terre, de gravier, de racines, de vers et de toutes sortes de pourritures. Il a remis cette salade à la jeune musicienne pour qu'elle la débourbe. Puis, il lui a confié le soin d'impulser le merveilleux mouvement dansant qui fait tourner les grains dans l'eau. C'était la première batée d'Inès, et, comme elle avait très bien observé nos mouvements, elle savait faire.
C'est ainsi que l'or est apparu.
Entre les mains de la jeune femme, déjà savante, un peu d'or, tout l'or.
L'or réel. Non le symbole, la métaphore, le mot, ou quelque valeur financière. De tout petits points qui s'agitaient parmi d'innombrables grains noirs. De flagrants oculi.
Il était dix-sept heures trente. Sébastien Lespinasse pensait à une femme et à l'affaire Clearstream. Les yeux bleus de Vincent étaient visibles. Les doigts d'Inès cheminaient vers l'or. Nous étions comme en Paradis.
L'Astrée et le poème sortent de tels points d'or.
Yves Le Pestipon |
21:12 dans
Méthodes
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