« Un cul pour rien ? »
vendredi, 16 juin 2006
Un cul pour rien ?
Mercredi 14 juin, vers sept heures du matin, j'installais sur l'Astrée la fable des deux fesses.
Le même jour, vers quatorze heures, je quittais les environs de la Place Pinel pour me rendre au lycée Pierre de Fermat. Cela me fit aborder la place du Capitole vers 14 heures vingt.
Je marchais. Je portais un lourd cartable plein de livres. Je songeais que j'allais interroger des jeunes filles sur des textes littéraires. Je songeais que cela devrait m'être interdit, ou aux textes, ou aux jeunes filles, et je songe maintenant qu'il devrait m'être interdit d'écrire pareille phrase, car, en vérité, mais bien douteuse, je ne songeais pas à cela. Je ne sais pas à quoi je songeais. Je ne sais même pas si je songeais. Je marchais vers un point dans la chaleur de l'après-midi avec mon cartable (acheté l'an passé en soldes) à la main droite. Peut-être songeais-je. Songeons y.
Soudain, je vis.
Oui, je vis, et, du coup, je vécus tant que je m'en souviens.
Place du Capitole, d'un coup, vraiment de vent, je vis un cul. Devant moi, par effet de vent.
A peine le vis-je que je me souvins...
Je me souvins qu'il y avait une jeune fille, portant une assez longue jupe noire, légère, et qui était au bras de son petit ami. Ils avançaient à quelques pas devant moi. La jupe noire d'un coup de vent se souleva, et soudain surpris, sous elle, je vis un cul, ce qui me fit voir la robe noire, le visage de la jeune femme, le copain, ma vie.
Le cul était nu, d'où son effet. Un cul sous voile noir se retroussant au vent, sans rien d'autre que lui, apparemment, à montrer, le montrant.
Un cul sans pourquoi ni culotte.
Le visage de la jeune fille se tourna vers moi, m'aperçut, rit, se troubla, se détroubla, disparut, alors que le cul, déjà, sous le noir, m'était devenu invisible.
Le petit ami ne se tourna pas complétement, ne découvrit pas l'étendue du phénomène, et se trouva poussé d'un pâs vif par la jeune fille vers la place du Capitole, à droite. Ces amoureux marchèrent, s'éloignèrent, disparurent, tandis que se composait en moi, comme une étoile du fond du ciel, l'image du cul.
Ils s'éloignaient, distincts dans la foule de la Place, et je vis la place, au vent les drapeaux jaunes du vaniteux Marathon des mots.
Tiens, me disais-je, elle a dû bronzer nue sur plage, car son cul, entier de même éclat, n'a pas trace de maillot. Elle vaque également sans culotte sous d'autres cieux.
Je n'en saurai pas davantage.
Le cul était apparu. La jeune fille avait disparu. Le cul était là, visible en moi, invisible au monde, comme, pour tous, ce qui compte.
J'en avais été, je crois, le seul témoin, car mon corps l'avait caché aux piétons qui me suivaient. Quant à ceux qui se trouvaient à droite, ou à gauche, l'angle ne leur était pas favorable. J'avais été là où il fallait être, au bon instant, moi qui ne songeais sans doute à rien, pour voir, donc ne plus ne voir, cet ostensible ostensoir.
A force d'avoir disparu, il se présentait mieux, cul, et non paire de fesses, telles celles de la fable matinale, écrite sans voir, tout en esprit.
L'analyse avait présidé à la fable, car le récit la suppose, mais la vision impose l'un. Si l'esprit compte deux fesses, l'oeil voit un cul, l'insécable chose dont la raie forme tout. Ce cul du Capitole était, d'un coup, la chose apparue, disparue, apparaissante, splendide sans nombre ou adjectif.
La belle savait que j'avais vu, mais, qui étais-je, elle l'ignorait. Je n'en sais guère davantage d'elle. Peu nous importe. Son cul est la chose qui compte entre elle et moi, et il nous rend nuls hors lui, soleil seul hors sol éclatant.
Ce cul parut pour moi, ou plutôt par moi, non pour rien, ou plutôt par rien. Il y fallait la robe et l'oeil. Je crois en ce seul cul, qui est seigneur, et qui donne la vie.
Ce cul est un miracle d'Astrée. Je suis son témoin. Peut-être serai-je un jour son martyr. Ces quelques lignes seront mes reliques...
Voici ma légende dorée : Un matin, je mets Les deux Fesses en ligne. L'après-midi, un cul réel m'apparaît place du Capitole. Pour qui sait la fable, c'est clair : le réel répond au poème quand il répond au réel : le cul se montre place de la Tête.
Ainsi dialoguent à l'aventure les souffles et les chairs, quand on évite la grosse capitale bêtise, le Marathon.
A moi, non à ses collaborateurs, le cul paraît.
Un cul pour rien ? Non : Ce texte voile et découvre, comme une robe noire au vent, sa joie vive.
Yves Le Pestipon |
13:26 dans
Etudes littéraires
, L'époque
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