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« La place Pinel tourne en rond »

jeudi, 31 août 2006

La place Pinel tourne en rond

On peut parfois ne plus croire aux vertus de la place Pinel et des actes que nous accomplissons avec elle. L'évidente nullité du rite peut attirer à la réforme, voire au libertinage...

Tel fut le cas d'Inès Guittard un jour du mois d'août 2006, à Valence de Alcantara, à la terrasse du café la Palmera, après pinélisation du dolmen en ciment qui orne là un carrefour.

Nous avions fait des rencontres magnifiques dans les montagnes. Nous nous étions couchés dans une cupule et assis dans des fauteuils de vision. Un chiot étrange était apparu dans un dolmen où nous nous protégions de la pluie. Nous avions senti. Nous avions vu. Nous avions entendu l'orage sur les granits. Mais nous venions de constater que le bar El Trobador, installé en pleine campagne, à quelques pas des dolmens, était fermé, et nous devions siroter de mauvaises bières et des jus dans un décor urbain médiocre, la Palmera.

Inès paraissait lasse. La pinélisation du dolmen en ciment, ne l'avait visiblement pas intéressée. Si les femmes n'ont jamais laché le Christ à sa croix, au tombeau, ou à la Résurection, la seule femme en action de l'équipe d'Astrée, peut-être recrue par trop de miracles, portait ce jour-là un oeil sceptique sur l'introduction de souffle et de terre de la place Pinel dans le dérisoire dolmen en ciment que la municipailité de Valence de Alcantara a édifié parmi les automobiles... Sans doute faut-il supposer que le dramatique, le sang, la mort enchantent le féminin, et que le Christ aurait lassé Madeleine, sa maman, et toutes les saintes femmes, s'il se fût voué au poudreux réel sans sang. Le féminin aime l'érection rouge de la mort accompagnée de larmes, mais la place Pinel est plate, possible, et n'exige pas de sacrifices. Le rire y fend heureusement le rite. Le réel y accouche sans larmes.

Peut-être – indépendamment de ces thèses sexistes – faut-il supposer qu'Inès s'abandonnait à l'esprit de libre d'examen. Les disciples ne posent-ils pas des questions, que nous jugeons parfois stupides - tardifs mortels - au Christ ? On les devine souvent étrangers à son enseignement, que nos oreilles lointaines entendent peut-être mieux. Les doutes de Saint Thomas, ou l'effroi de Saint Pierre pouvaient fort bien avoir atteint notre compagne Peut-être aurait-elle volontiers dormi comme les disciples à Gethsémani. Libre à elle... Cette liberté est nécessaire à l'éclat du message, qui n'est autre, en ce cas, que la place Pinel.

Inès était donc assise devant son verre. Sébastien Lespinasse et moi, qui avions accompli le rite, constations la distance où elle reposait son esprit. Vincent Taillandier lui-même, qui n'avait pas participé, semblait pencher vers les réserves ostensibles du doute. Les bières étaient mauvaises, les jus quelconques. Le lieu était médiocre. Nous nous demandions ce que nous faisions là, si loin, si près, et nous sentions que la pinélisation que nous venions d'accomplir était peut être, devant le visage non ravi d'Inès, celle de trop.

C'est alors que la vérité, par paradoxe, illuminante, relançant tout, tel un non qui soudain affirme, ou un soleil noir, ou plutôt noir soleil, a jailli de la bouche même dont la moue nous inquiétait.

La place Pinel tourne en rond  prononça cette bouche, tandis que le corps entier, pris d'un léger mouvement de recul, et de crispation, paraissait s'étonner de son audace.

Je fus d'abord effrayé par le constat. Si la place Pinel tourne en rond, c'est terminé. C'est vraiment terminé me martelait un diable. Et je voyais la ronde des bagnards tournant interminablement dans quelque cour d'enfer. Si la place Pinel tournait en rond, elle ne pouvait plus susciter de neuf. Nul jet d'étoile. Nul poème. Plus de vertige. La pesanteur de l'éternel retour, avec sa chaîne, accablait, et nous n'y pouvions rien, Inès Guittard ayant laché sa phrase, telle un tombeau, à la terrrasse de la Palmera, à Valence de Alcantara, qu'habitent de magnifiqes dolmens, et qui fait frontière au Portugal, où nous devions le lendemain, rencontrer les cercles de pierres d'Almedren.

Tout tournait sinistrement en rond, la Palmera, le ciel, les amis, ma cervelle. J'étais figé au désarroi, pesant d'angoisse devant ma médiocre bière, alors que sortait du bar une disco espagnole, presque aussi épouvantable que Pascal Lambert, mon chanteur belge favori. J'étais aussi désemparé que les apôtres dans le cercle de la mort dont la pierre ne roule pas, sans évangile.

La place Pinel tourne en rond. Inès Guittard n'ajoutait pas un mot. Le silence béait, stupide, apparemment pour toujours. Si ca tournait en rond, ca tournait en rond. Fallait inventer autre chose. Mais alors,nos recherches n'étaient que divertissement, modernité, petits effets, hobby. L'impossible poème rangé au magasin des accessoires, il ne restait qu'à finir la bière et pleurer.

Quand soudain, sans manoeuvre de ma part, dans les chaos ombreux de mon crâne, comme un énorme bloc de granit que le songe culbute, et qui retourne l'âme, la phrase se renversa. Elle tourna littéralement en rond, et ce rond fit signe.

Ce fut immédiat.

Une apocalypse à vif. Un crabe sur le ventre dont les pattes remuent, multiples, fragiles, aventurières.

Plusieurs fois, nous avons pu croire, Sébastien Lespinasse et moi, que la place Pinel était épuisée, que nous devions renoncer, mais nous y sommes retournés, et les signes sont venus, dont le plus beau fut le renversant renversé parapluie sous le kiosque... De même, la phrase d'Inès, d'abord mortifère, se convertit en éruption d'éclats, et fit surgir en pleine lumière, le corps splendide d'une parole plus nourricière qu'un jardiner, et dont nous sentimes aussitôt, tant elle était terrible qu'il valait mieux ne pas la toucher, et surtout ne pas la comprendre. C'était de la transcendance incarnée, de la mort culbutée, de la liberté mêlée avec le soleil, de l'éternité bien vivante. La place Pinel était retrouvée.

Ce fut immédiat.

Les visions se pressèrent dans ma bouche. Je me parlais comme une Pythie, ou comme un parapluie renversé, plein d'eau féconde et qu'on retourne sur la tête d'un imbécile.

Les planètes tournaient en rond, les galaxies, le ciel entier, et maintes particules, tant d'électrons.... Tournez, tournez, chevaux de bois, chair des astres, regards d'amoureuses... . Et que seraient la vie sur Terre, si l'Afrique ne tournait pas en rond ? Et si la galaxie ne tournait pas en rond ? Tourner en rond, c'est la matrice de l'existence vive. Et bien sûr que la place Pinel tourne en rond, avec son kiosque, ses sons, son manège, ses promenades de vieillards, ses ballons d'enfants. Evidemment. Heureusement. Bonheur que la place Pinel tourne en rond ! Et le rite, et le mot, le monde, nous dans la danse...

Les bâtisseurs des cercles de pierre en savaient long sur le rond. En parlent les caïrns, le cercle des morts que nous venions de visiter, les cromlechs d'Almedren qui nous attendaient par delà la frontière...

Je vomissais des mots. L'enthousiasme me peuplait.

Et il m'a peuplé davantage, quand, voici deux jours, visitant avec Hélène Miguet la place Pinel, s'est imposé à moi sens nouveau de la rue Galilée qui s'abouche à la place au Sud-Est :

Et pourtant elle tourne ! disait, paraît-il le fameux astronome.

La place Pinel, spin élégant d'anges, se nourrit, de cette parole, toujours, sans cesse, Galilée la menant silencieux vers son kiosque.

Inès Guittard, à la terrasse du bar la Palmera, près du rond-point dolménique où tournaient les automobiles, nous y ramenait : La place Pinel tourne en rond. Tournant en rond, elle rencontre le monde.

La parole qui tourne en rond, comme tout vers le rumine, a chance d'être le poème.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La place Pinel tourne en rond 13:31 dans Place Pinel

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