« La main de l'invisible »
vendredi, 8 septembre 2006
La main de l'invisible
Pas besoin d'inventer.
Les faits parlent d'eux-mêmes.
Aujourd'hui, le 6 septembre 2006, je suis à Vinon-sur-Verdon, petite bourgade souriante du Haut Var. J'habite 203 esplanade le Cours, au coeur du village, juste en face du bar-brasserie-pizzeria où se boivent force apéritifs tout au long de la journée. Tout ceci est exact et peut facilement se vérifier.
C'est un mercredi, vers la fin de la journée, il fait chaud et beau. Je travaille sur cette nouvelle bien connue de Maupassant, Le Horla, pour mes quatrièmes. Pour couvrir un peu le bruit des conversations qui filtrent malgré mes fenêtres fermées, j'écoute un très long morceau mélancolique et nocturne à souhait de Morton Feldman. Les notes de piano, lentes et sombres, m'insinuent dans le texte de Maupassant, dans les angoisses de ce narrateur aux prises avec l'irrationnel, l'invisible, l'impensable. A la page 49 de l'édition folio, le narrateur, après avoir senti les palpitations de l'innommable, s'exclame : "Alors je rentrai chez moi, l'âme bouleversée (...) je ne croyais pas au surnaturel, je n'y crois pas même aujourd'hui ; mais à partir de ce moment-là, je fus certain, certain comme du jour et de la nuit, qu'il existait près de moi un être invisible qui m'avait hanté, puis m'avait quitté, et qui revenait".
Je dois avouer que malgré tout l'envoûtement du texte, malgré même la subtile apesanteur musicale qui régnait alors autour de ma table de travail, je n'y étais pas, mon esprit était ailleurs, bien loin de cet univers tourmenté dont je me croyais, bien à tort, préservé. Tout semblait aller pour le mieux, Amélie Mauresmo venait de se qualifier pour le quart de finale de l'US Open, ce serait bientôt le moment de l'apéro et de l'oubli bienheureux dans la chaleur du midi, dans les conversations nocturnes, dans le plaisir d'être simplement un homme paisible au milieu d'un village qui ne l'est pas moins.
C'était sans compter sur le mystère des clefs.
En effet, j'avais retrouvé dans mon récent déménagement une mystérieuse clef noire, dont je pensais qu'elle appartenait à un ami, lequel m'avait hébergé la semaine précédente à Correns. J'avais préparé un petit paquet pour lui, j'étais allé le porter à la poste ce jour là mais ce respectable établissement était fermé : pas d'ouverture les mercredi après-midi.
Au beau milieu de mon travail qui piétinait, vers 18 heures, me vient l'envie soudaine, irrépressible et pour ainsi dire indiscutable, de sortir les poubelles. Je ferme la porte à clef, descends exécuter ma tâche, remonte les escaliers et là, stupeur, effroi, incompréhension : la porte refuse de s'ouvrir. Je tente mille positions, m'échauffe, sue à grosses gouttes, rien ne s'ouvre, le monde est clos, je suis un exilé, un prisonnier de l'extérieur, coupé de ma quiétude. J'entends par delà la porte obstinée la musique continuant d'égrener son chapelet impassible de notes perdues, perdues comme moi.
Je me rends alors chez ma logeuse qui n'est autre que la sympathique boulangère du rez-de-chaussée. Affolement : le dernier occupant a emporté le double des clefs.
Il n'y a pas d'issue. Les fenêtres sont closes, aucune clef n'arrive à forcer l'impossibilité d'une porte. Je pense au mystère de la chambre jaune. La chaleur de la fin de journée devient pesante, tous nos efforts sont inutiles. Je suis pris dans le piège de la mauvaise clef, comme si le Horla se jouait malicieusement de mon incapacité, ce jour là, à trouver les clefs du texte.
En réfléchissant, nous comprenons, ma logeuse et moi, ce démon de la perversité qui me persécute : la bonne clef est celle, noire et solitaire, qui se trouve dans le paquet postal sur ma table de travail, dans le recueillement inutile et sublime du piano solitaire.
L'ingéniosité de l'Homme vient toujours à bout des problèmes pratiques même si l'angoisse et le mystère qui loge au fond du moindre événement lui échappent toujours.
Un jeune homme, Karim de son prénom, se propose courageusement pour franchir le balcon du premier étage. Devant les regards stupéfaits des buveurs d'apéros, il grimpe sur le mur et d'un mouvement agile surpasse la balustrade. Il a dans les mains un authentique poids en plomb d'environ 500 grammes et un torchon. Au troisième coup, il brise un carreau de la vitre et entre dans la pièce.
Je ne sais ce qu'il éprouve devant ce spectacle de feuilles éparses, de cette sombre musique atone, de cette vaisselle pas encore faite qui encombre l'évier.
Quelques minutes plus tard, il redescend, triomphant et souriant, la clef dans les mains. Les habitués du bar opinent du chef, tout redevient peu à peu normal, comme si rien ne s'était passé. Je reste, pour ma part, quelque peu ébahi, comme si la main de l'invisible m'avait étreint en ce jour de septembre, en ce jour pourtant parfaitement banal, aussi banal qu'un carreau brisé de plus dans la rumeur énorme du monde.
Yves Le Pestipon |
21:05 dans
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