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« Le tombeau du slip »

vendredi, 1 septembre 2006

Le tombeau du slip

Une des manières commodes, et naturellement malhonnêtes, pour rencontrer l'art qu'on appelle contemporain, c'est la pratique de l'échangisme.

Pour pratiquer l'échangisme, il faut un musée, ou une exposition d'art contemporain, puisque cet art est fort rare hors de ces lieux, qui sont tragiquement sa condition. Le pratiquant y choisit une oeuvre, par exemple un tas de boules de Jean-Luc Parant, et il en prélève une partie, qu'il met dans sa poche, ou dans un sac. En échange, il place aussitôt un élément de substitution, par exemple, s'il s'agit d'une oeuvre de Jean-Luc Parant, un oeuf dur, une pierre, une pomme, ou une petite fille en plastique. L'affaire est accomplie quand un guide d'exposition, accompagné d'une troupe, commente avec satisfaction l'objet ajouté. Parfois on peut échanger une brique contre une motte de beurre, ou une plante contre une plume, ou quelque os de cochon contre un os de sanglier. Voler, en cette affaire, est un devoir, mais qui ne vaut que si l'on apporte.

Le sieur Pinoncelli a, quant à lui, brisé un urinoir de Marcel Duchamp et uriné aussi dans un autre du même. Cela lui valut une condamnation dont on doit regretter la douceur, car elle témoigne de ces temps fades où l'on n'ose pas décapiter le coupable dans l'urinoir et mêler son sang aux jus suspects produits. Pinoncelli avait, en effet, commis deux péchés. L'un de vanité en publiant son acte qui eût du rester secret, car le bruit fait grosse tête (d'où décapitation nécessaire). L'autre d'idolâtrie de l'oeuvre puisque la brisure et l'injure ne sont que l'envers du culte (d'où humiliation dans la pisse). Le tout fait crime politique puisqu'il nourrit ce qu'il dénonce. Que Dieu cependant pardonne à Pinoncelli qui porte Pinel en son nom !

Cet individu eût été louable, si loin de briser ou de compisser, il avait substitué discrètement à l'urinoir un autre objet, par exemple un lavabo, un bénitier, une bassine ou un pot de bégonias, le tout avec tel soin que chacun eût célébré, par exemple, le pot de bégonias de Marcel Duchamp. Il aurait pu, s'il avait fait preuve de bon goût – chose urgente - substituer à l'urinoir fameux, un autre urinoir, l'identique, ou, de manière plus audacieuse, un plus contemporain et, peut-on espérer, plus adapté à sa fonction (l'humain grandit). Si de nombreux Pinoncelli s'étaient succédés, on aurait eu, au cours de l'histoire de l'art, des urinoirs de Marcel Duchamp constamment adaptés aux modes et aux us... Les musées d'art contemporain en seraient devenus moins ennuyeux. On peut d'ailleurs se demander si Pinoncelli, inventeur remarquable, ne cache pas, sous la brisure et le compissage, des actes plus subtils, tels ceux que nous indiquons. Parions même que l'urinoir acheté par Marcel Duchamp a, par lui, depuis longtemps cédé la place à toute une succession d'urinoirs neufs, et supérieurs... Si ce pari s'avère perdu, c'est de l'humanité que nous nous plaindrons.

Quant à l'auteur de ces lignes, grand adepte de l'échangisme ainsi défini, il ose rompre avec une part de sa pratique, dont la discrétion fait la vertu, en disant hautement avoir enterré un de ses slips dans une oeuvre d'art.

De celle-ci, iI a logiquement dérobé une partie.

L'acte eut lieu à Malpartida de Cacérés dans le Musée Vostell. Une des oeuvres présentées offrait, entre autres choses, de grands pots remplis de sel gemme. Dérober d'une main un peu de ce sel, et enfouir un slip bleu dans le reste (très abondant) ne lui prit qu'une poignée de secondes. L'effet est invisible : le slip est présent, fragment seul de ciel promis par le sel à une éternité.

Sur cette mise au tombeau, le silence aurait été nécessaire si, sortant du musée, son auteur ne s'était vu presque immédiatement infliger par la Guardia Civil une lourde amende pour non port de la ceinture de sécurité à l'arrière d'une voiture. Il faut, nous dit l'Etat, toujours sauver son tas de lard.

Que roule aux réflexions du monde comment l'abandon d'un slip dans l'art, et son aveu, peut être moins puni que l'oubli d'une ceinture. Mieux vaut sans doute aller sans slip que sans précaution. Mais qu'en est-il de l'inutile ?

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le tombeau du slip 21:57 dans Méthodes

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