« Place Pinel : un lapin »
jeudi, 21 septembre 2006
Place Pinel : un lapin
Il suffit d'aller place Pinel.
Parfois, on doute. La réticence prend l'âme. On se range faiblement à l'opinion du plus grand nombre. On passe, et on ne sent pas qu'on meurt.
Il est vrai qu'il est difficile de soutenir la place Pinel. Tous les demi-habiles l'évitent. Les pauvres fameux s'en gaussent. L'Université, France-Culture et le flot accablant des créateurs n'y goûte goutte.
Or, un lapin m'y apparut.
Ce ne fut pas, comme dit Flaubert, comme une apparition. Pas de comme... Je ne tombais pas, d'un coup, place Marius Pinel, amoureux d'un lapin, à la manière de Frédéric Moreau, sur un bateau, à la vue mariale de madame Arnoux. Je ne suis pas si nouille, ou artiste... Non. Le lapin était là. Des photos le montrent. Je le montre sur une.
J'étais en présence d'Arille, auteur d'un site notable, et active photographe de Fougax-et Barrineuf. Il s'agit d'une personne lucide, qui calcule la paie des fonctionnaires de la Préfecture de Toulouse. On ne saurait la dire mystique, illuminée, droguée, disciple de Madame Guyon ou de Sainte Marie Alacoque. Elle vit le lapin. Elle le photographia. Elle n'en pensa rien.
Moi non plus.
Mais les heures passent. Le temps travaille le cerveau. On se met, sans le vouloir, peu à peu à entendre. Il suffit que l'intelligence, trouée par quelque côté, entre par ailleurs un peu en érection, et que cette érection, curieusement, se courbe, se retourne, laboure l'être, et produise froment de sens.
Le lapin fit donc chemin en moi.
Il creusa un terrier dans mon cerveau.
Ce terrier aboutit, ce jour, quand je trame ce texte. Je puis soutenir que, mis sur toile, à défaut de soutenir la place Pinel, ce texte est un petit paillasson de crottins du lapin.
Oui, car que vis-je ?
Je vis le le mot lapin tourner dans le ciel comme la roue d'Ezéchiel. Et je vis aussi la place Pinel tourner dans la même ciel comme cette même roue d'Ezéchiel, car chacun sait depuis Inès Guittard, que la place Pinel tourne en rond.
Et je vis LAPIN tourner et PLACE PINEL tourner. Et je vis que LAPIN était dans plAce PINEL.
Comment ne l'avais-je pas vu plus tôt ? Comment avais-je pu avoir des yeux sans voir, des oreilles sans entendre ? C'est que le terrier n'était pas creusé, les crottes faites, l'intelligence en rut. Il n'y avait ni trou, ni tas, ni désir convenables à cette vision.
Le lapin, comme d'un chapeau, m'est apparu place Pinel. C'est réel. Il me revient ce jour, apparaissant encore, en lettres, et pour l'être, et c'est réel, comme le prouve ce petit tas, bien existant, ce texte. Sans la place Pinel, rien. Autant dire, sans le vide de la place Pinel, rien. Sans son rien, c'est-à-dire son son, rien. Voilà l'affaire.
Ce n'est pas tout. On n'en finit pas avec le lapin.
Ce lapin – comment avais-je pu l'oublier ? – portait un second lapin. Le lapin avait un lapin hors son ventre, un plus petit, lié à lui par un cordon, apparemment, ombilical. C'était un lapin double. Dans le lapin, il y avait le lapin, comme dans la place Pinel, la place Pinel, et dans le la place Pinel et le lapin, porteur du lapin, et ceci jusqu'aux abymes.
Le lapin redoublait la place Pinel, se redoublait lui-même, et ce faisant en sortait, tout en y entrant, puis en entrant en moi, dont il produisait, comme des crottes, cette pensée.
Pensée légère, car pas de Lourdes, où presque tout pèse et pose, puisque l' apparition, encore une fois était réelle, et sans Marie.
Or, ce lapin était un abandon, sans doute un oubli d'enfant . Quelque personne l'avait placé sur le banc pour que l'enfant - on peut l'imaginer - le trouve. Et nous l'avons trouvé, mais nous ne l' avons pas volé. Et désormais le lapin me trouve, me tourne, me trouble, me trouant d'un terrier, qui fait mots, minces mottes de crottes, poème.
Arille et moi, piqueniquant, tandis que nous partagions notre pain à quelques mètres du lapin, nous avons vu trois vieilles dames venir sur son banc. L'une d'elles avait eu un léger malaise. Ce n'est rien a-t-elle dit. Ce n'est rien. Et les trois vieilles dames ont regardé le lapin. Elles ont vu qu'il y avait un second lapin dans le lapin. Elles n'ont pas pu s'empêcher de jouer avec l'enfant lapin, chacune y mettant la main. Et nous les regardions, les mères-grands, et il faisait grand ciel et grand soleil place Pinel, et nous n'entendions rien, et nous n'avons pas fini d'entendre... Le lapin creuse encore, crée notre pain. Tel est le ciel.
Yves Le Pestipon |
17:44 dans
Méthodes
, Place Pinel
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