« Un nouveau miracle à Lourdes »
lundi, 11 septembre 2006
Un nouveau miracle à Lourdes
L'Astrée croit aux miracles. En voici un.
Et de belle eau, car de Lourdes.
Le 5 août 2006, vers 17 heures, Inès Guittard, Sébastien Lespinasse et moi, y faisions pélerinage.
Il nous semblait important d'y installer un peu de terre de la place Marius Pinel. Notre acte ne déflorerait pas la grotte de Massabielle, l'honorerait peut-être, et Marius Pinel, au nom si marial, méritait Lourdes. Nous agissions dans la continuité des pinélisations chinoises, canadiennes, parisiennes, et vaticanes. La persistance n'est pas toujours diabolique.
Munis d'un petit sac de terre, nous parcourûmes le boulevard de la Grotte. Les boules à neige, les chapelets, les photos de Papes et les assiettes christiques nous enchantèrent. De nombreux italiens se pressaient. Ils chantaient Ave Maria, arboraient des étendards, s'environnaient de religieuses, et montraient la plus grande ferveur. Certains allumaient des cierges, d'autres prenaient des photos. Aucun ne se souciait de notre petit sac de terre, si humble parmi les énormes cierges et les escaliers.
Il nous parut délicat de pinéliser la Grotte. La queue des pélerins était longue. Des gardes surveillaient. Le lieu paraissait en permanence autopinélisé par toute l'activité catholique. Nous n'étions pas assez infâmes. Nous avions du respect. Nous évoquâmes ainsi la thèse de Serge Pey, selon qui l'Eglise a cimenté les abords immédiats de la Grotte pour faire disparaître les nombreux champignons hallucinogènes qui y poussaient, et n'étaient rien d'autre que des Schtroumpfs. Par respect pour ces Schtroumphs axphyxiés, mais par respect aussi pour le ciment, le gravier, les cierges, la Vierge, les italiens, et notre trouille, nous franchîmes la zone de la Grotte. Ce non acte nous valut le miracle.
Le Gave coule devant la Grotte et un petit pont à pélerins le franchit cent mètres plus loin, menant vers un espace herbeux où se dresse, quasiment face aux apparitions, un kiosque à messes. Le pinéliser semblait s'imposer. Sa forme évoquait celle du kiosque aux sons tournant. La vue qu'il offrait sur la Grotte autorisait tous les enjambements mystiques. Le Gave roulait entre notre rite et Massabielle un vaste Ga mêlé d'un Ave. Quoi de mieux ?
Hélas, à peine atteint le kiosque à messes, nous sentîmes la puissance de l'Eglise Catholique : cet édifice non sonore était totalemet cimenté, d'une laideur radicale, équipé d'un autel à Papes, et inapte à conserver dans quelque fissure un peu de la précieuse terre. Malgré notre désir, tout, toujours, n'est pas pinélisable. C'est ainsi qu' Almaty totalement pinélisée par le communisme a résisté à notre bonne volonté. Ce kiosque marial résultait d'un stalinisme hygiénique et catholique, refusant la souillure, pourtant condition de sainteté. Nous le refusions donc.
Il se trouva cependant un trou dans le mur qui longeait le Gave strictement en face de la Grotte. Le miracle exige le trou. Il est peut-être même, finalement, un trou. Ce trou là, en tout cas, s'ouvrait dans le ciment et les pierres, et offrait, face à la Grotte de Massabielle, comme en abyme, une seconde Grotte. De nombreux paralytiques erraient aux environs. Des jeunes femmes, visiblement vertueuses, poussaient leurs fauteuils. Des italiens brandisaient des étendards. Des religieuses marchaient en suçant des bonbons. Les conditions étaient idéales. Il faisait beau. Pas de vent. Les cantiques et la fumée des cierges montaient. Le Gave roulait ses eaux.
Sur le mur de ciment, Sébastien Lespinasse et moi, nous avons gravé Marius Pinel, puis, accompagnés de nos voix pénétrées, psalmodiant rituellement, nous avons enfourné dans le trou quelques grammes de la terre où demeurent, peut-être, comme fantômes, les vestiges des songes des méditatifs qui veillent, tout au long d'interminables après-midi, sur les bancs de la Place. Peut-être cette terre n'est-elle que terre. Probablement même n'est-elle que poussière intimement anonyme du monde. Sans doute ne faut-il espérer y détecter nulle présence réelle. Mais l'Amour actif que nous portons à la place Pinel fait de chacune de ses parties, même émiettée, une relique, presque une hostie, dont l'efficace vertu, malgré Voltaire et Flaubert, ne déçoit pas. Telle est la force érotique de la métaphore. La foi fait la chose.
Alors que nous oeuvrions, nous avons vu Inès Guittard, notre musicologue favorite, entrer en vibration légère.
Elle nous montrait quelque événement, du côté du Gave, entre le petit mur et l'eau, sur la berge.
.Ce qu'elle nous montrait, nous ne l'avons pas vu d'abord; Là la terre remue disait-elle.
Que la terre remuât ne nous surprenait guère, tant nous avions les doigts pleins de terre, et tant nous savions que tout tremble et s'ébranle dès lors qu'on agit en poème. Mais l'état vibratoire d'Inès, toujours si maîtresse d'elle-même, nous troublait.
Faisant confiance à la jeune femme, oublieux de l'Evêque Cauchon, et les réserves cléricales, nous avons regardé plus attentivement, d'un oeil néammoins inquisitorial, ce qu'elle nous désignait, et, là, nous avons vu.
Sur la berge, entre le Gave de Lourdes, et le mur que nous avions pinélisé, face à la Grotte de Massabielle – que le ciel s'effondre si je mens - , un peu de terre remuait : C'était une taupe.
Une taupe sortait de terre.
Un taupe apparaissait au bout de sa grotte, juste en face de Massabielle, précisément là où Bernadette a vu sa Dame blanche.
Nous avions les doigts sales de la terre de la place Marius Pinel, Nous gorges venaient de psalmodier ce nom. Devant nous, derrière nous, des italiens récitaient leurs prières. Les cierges érigeaient leurs flammes. Les paralytiques nous lorgnaient avec les nombreuses filles de grande vertu qui les pousaient. Et la taupe travaillait.
La taupe, pute aveugle, obscure espionne, poète noir, faisait face.
Cela se passait le 5 août 2006 à Lourdes. Nous sommes trois à avoir vu. On nous a vus. Seule la taupe n'a rien vu. Elle était, fouissant son trou, le nécessaire point aveugle. Cette taupe modèle était peut-être même vierge. Cela, nous ne le savons pas.
Elle n'a rien dit. Elle a juste remué un peu de terre. C'est à nous d'interpréter.
Selon le poète Japonais Basho :
Devant un éclair
l'homme qui ne comprend pas
est bien admirable.
Yves Le Pestipon |
14:31 dans
Méthodes
, Place Pinel
, Théologie
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