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« Un soutien-gorge bien défendu ? »

jeudi, 28 septembre 2006

Un soutien-gorge bien défendu ?

S'étale à Toulouse, ces jours-ci, l'organisation culturelle nommée le Printemps de Septembre. Il s'agit d'art contemporain. On peut donc constater le Pont Neuf équipé de structures en plastique, gonflables, formant architecture, des éclairages rouges, bleus, et violets sur des monuments, quelques installations telle un micro débitant dans une salle blanche un son quasi continu tandis que dans la pièce supérieure, obscure, sont projetés des jeunes gens progressant dans une garrigue. On voit aussi un Point- presse, des affiches, un fléchage, et des noms. Ca parle. Des subventions sont ramassées à la pelle. Du tout connu nul, mais le ciel d'automne, à Toulouse, sans sots ni spots, malgré les artistes, persiste joli.

Par un heureux effet de cette vanité, le cloître des Jacobins étant passagèrement d'accès libre, je m'y suis promené avec Arille. Nous y avons constaté, outre l'émouvante beauté des lieux, des lampes rouges, bleues ou vertes, et des fils électriques. C'est une oeuvre. Dans le Réfectoire des moines apparaissent deux carcasses de voitures, autre oeuvre : les parebrises sont cassés, un bas de femme est tendu du volant vers l'avant. Des restes de toile d'araignée pendent aux vitres. Un spot sur pied est équipé d'un saucisson et de deux boules, le tout formant bite. Sur notre droite, presque jusqu'aux voutes, photo d'un cul de dix mètres de haut. Un peu plus loin, grande cabane en bouts de tissus où une vidéo germanique crie. En face, deux structures en fer, dégradées, enferment des sacs, d'où débordent des nippes. On y reconnaît des valises.

C'est un Christophe Buchel : all these hyperealistic settings conjure up the threat of an imminent apocalypse. Here a novel sculpture on the theme of order and disorder related to what is currently going on the world.

Comme il était difficile de penser, de jouir, ou de fuir, j'entrepris de dérober un soutien-gorge qui débordait. Mon projet était, comme à l'ordinaire, de le remplacer par quelque autre chose. Hélas, une gardienne, n'écoutant que son devoir, venant du fond du Réfectoire, où un voile la dissimulait, déboula sur moi et m'affirma qu'il était strictement interdit de toucher aux oeuvres. Je ne protestai pas. Comment protester ? Dieu m'avait vu. J'opérai une retraite stratégique. Il était évident que je venais d'échouer. C'était ma faute. Un imbécile débutant aurait su que les gardes sont, s'agissant de cet art, comme aux prisons, les plus immédiats défenseurs. Mais présumant de mon expérience d'imbécile, de ma bonne étoile, et de l'exceptionnel néant de l'oeuvre, j'avais négligé jusqu'à l'existence de cette gardienne, dont je loue, bon contribuable, le zèle.

Je note cependant que, malgré ledit zèle, elle ne prêta aucune attention au fait que j'avais déballé une partie de l'oeuvre (essentiellement un grand châle bleu)... J'en conclus que si j'avais labouré la Joconde, troué les yeux de Tournesols de Van Gogh, ou graffité un Piranèse, elle se serait contentée de me faire observer qu'il ne fallait pas toucher et, constatant mon repli, se serait repliée, heureuse d'avoir prononcé, selon le réglement, un efficace Noli ea tangere.

Détruire est permis, mais non toccare.

Il n'en restait pas moins que j'étais en échec. Je n'avais pu m'emparer du soutien-gorge.

Je m'apprêtais donc, l'âme douloureuse, à m'arracher du Réfectoire des moines quand deux autres gardiennes, se levant des chaises qu'elles occupaient à droite de la porte, vinrent vers moi. C'était donc réel. L'ordre allait être sauvé. Ces puissantes Cerbères me mettraient d'efficaces menottes. On me ferait bien voir, dans un cachot, ce qu'il pouvait en coûter de déballer un soutien-gorge culturel.

Par malheur pour l'ordre du monde, il n'en fut rien.

Les gardiennes du Réfectoire, des oeuvres, et donc de l'essentiel, se mirent à me demander, avec sourire affable, si je ne les reconnaissais pas. L'une d'elles était une amie de Michel Albouy, personnage dont Colombetto a fait portrait. J'avais rencontré ces deux femmes, voici quelques mois, alors qu'elles gardaient Notre Dame des Grâces, récemment restaurée, au Musée des Augustins. Elles m'avaient fait part de leur admiration pour sa beauté, sa fragilité, et elles semblaient tout savoir de l'oeuvre.

Elle me demandèrent ce que je pensais de l'exposition. Je leur fis part de mon constat : il y avait deux carcasses de voiture, un saucisson, un grand cul photographié, et des nippes.

Oui, oui, me dirent-elles. C'est une honte. Vous vous vous rendez compte dans ce lieu sacré ! Et on finance ! Les toulousains devraient refuser de payer leurs impôts. Et ces artistes sont des drogués, des pervers. On les a vus pendant les pots.

Elles avaient beaucoup à dire. Je me souvenais de leur goût pour les couleurs fines de la Vierge, l'énigme de son mouvement, le secret des regards lointains.

Quelle honte, répétaient-elles. Et vous avez vu ce saucisson !

De la bouche des gardiennes sortait une vérité.

J'avais à faire. Je ne voulais pas écouter se déployer leur discours. Je me refusais à savourer trop leur colère. Peut-être l'aurais-je trop approuvée. Peut-être aurais-je trop voulu tirer vanité de la vox populi. Peut-être même, quelque diable me poussant, aurais-je été tenté de profiter de ces dames pour m'emparer du soutien-gorge... C'eût été trop commode. Je me retirai donc en compagnie d'Arille.

L'aventure était-elle un échec ?

Je suis revenu aujourd'hui sur les lieux. Le dégât fait à l'oeuvre était intact. Pinoncelli lui-même n'avait pas fait si mal.

Trois jeunes Dominicains se tenaient à quelques mètres, indifférents au dégât. Un homme en effet leur parlait de ses problèmes de foi, et se plaignait des jeunes filles, qui selon lui, affirment trop vite, à dix-sept ans, ce qu'elles ne connaissent pas, tandis que lui, il avait traversé bien des douleurs, beaucoup vécu, et médité. Il se plaignait donc, et les Dominicains, très pénétrés, approuvaient. Quant à moi, travaillant pour lastrée, je recopiais les textes en français et en anglais à la louange des oeuvres.

.

Une soixantaine d'enfants, en deux groupes, auxquels on avait fait traverser en hâte le Cloître et l'Eglise, déboulèrent face au cul, dans le Réfectoire, guidés par leurs maîtres. D'emblée, ils rigolèrent. Le cul et le saucisson les attiraient. Ils voulaient toucher les carcasses des voitures, les toiles d'araignée, les boules, mais, parmi le brouhaha qu'ils créaient, un gardien se leva. C'était un vrai gardien. Un costaud, la fine fleur des employés municipaux de la culture. Il cria : Ne touchez pas. Ne touchez pas.

Ce Pantocrator paraissait inébranlable. Peut-être l'était-il.

Noli ea tangere, hurlait-il. Que je ne le répète pas.

Pour introduire les enfants dans ses molochs, et les consommer comme des madeleines, l'art pédophile de masse dispose de professeurs et de gardiens. Une trinité de Dominicains, en Sainte Conversation, à deux pas d'un phallus-saucisson, n'en a que foutre. Tout est catholique. Les gardiennes qui s'indignaient qu'on pût mettre un si grand cul chez les moines avaient tort.

Printemps de Septembre : Laissez venir au cul les petits enfants. Aux chiens du Seigneur, quant à moi, j'abandonne le soutien-gorge.

Le ciel est vaste et beau comme un grand reposoir.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un soutien-gorge bien défendu ? 17:39 dans L'époque

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