« Glande pinéale : une vision en Dieu ? »
jeudi, 5 octobre 2006
Glande pinéale : une vision en Dieu ?
Ce matin, Malebranche était mon sujet. Je voulais exposer à mes étudiants, qui sont surtout des jeunes femmes, très belles, sa théorie de l'imagination, et leur parler de vision en Dieu.
Il était huit quarante cinq. Depuis trois quart d'heure, je peignais le paysage intellectuel et religieux environnant La Recherche de la Vérité. Je parlais de Descartes. Je présentais la disctinction radicale qu'il établit entre l'âme et le corps, et j'évoquais la glande pinéale.
Pour Descartes, cette petite glande, sise dans le cerveau, et qui lui paraissait strictement unique, est le lieu où interagissent l'âme et le corps.
Devant l'étonnement de mon public, j'écrivis au tableau glande pinéale. Je ne pensais à rien. Je faisais cours. J'étais dans ma tâche. Descartes ne m'enchante pas.
Soudain, sur le tableau blanc, inscrit par le feutre noir, je vis ce que j'avais écrit : glande pinéale.
Je ne pensais rien, mais je voyais, entre ces lettres, parmi ces lettres, s'édifiant de ces lettres : pinel.
Et mêmes les voyelles restantes de pinéale, le a et le e, devenaient les voyelles de place.
Il était huit heures cinquante. Je constatais que la place Pinel apparaissait pour moi, et pour moi seul, dans cette salle, sur le tableau, envahissant mon esprit, et que je ne devais rien en dire, et que je devais encore parler pendant plus d'une heure de l'imagination chez Malebranche, et de la vision en Dieu. Mes étudiantes étaient très belles, mais elles ne me lâcheraient pas avant que je leur ai tout fait noter sur leurs grands classeurs.
Alors, je parlais. Je critiquais la théorie de la glande pinéale. J'évoquais les palpitations de Malebranche, en 1664, quand il découvrit L'Homme de Descartes. Mais la place Pinel s'aventurait en moi, pénible, tentante. Je savais que la glande pinéale servait à Descartes pour construire la conjonction entre la matériel et le spirituel. Je me disais que la place Marius Pinel à Toulouse était une glande pinéale, ma glande pinéale, la glande pinéale même puisqu'en elle copulaient, comme en un obscur parapluie renversé, le ciel et le sol. Mais je racontais la rencontre de Malebranche avec Richard Simon. Je faisais noter combien il entreprenait, avec La Recherche de la vérité, de construire une pensée critique de la théorie de Descartes. Il se trouvait cependant que la vocalisation de place dans glande pinéale me turlupinait. Je me disais que c'était bien là la voix de la place, c'est-à-dire le souffle, et que la glande pinéale était la rencontre merveilleuse entre pinel et place et qu'en somme le kiosque de la place Pinel, avec sa pensée de Ptyx, ou de conque, sa crise iconique qu'expose son vide, était bien une glande pinéale. Mais ma bouche décrivait la structure en livres de La Recherche de la Vérité. Je faisais remarquer l'importance du premier livre. Je commentais l'influence des spectacles que subissent les mères sur les foetus. Pendant ce temps, la place Pinel pondait en moi des oeufs de pensées neuves. Et je me disais que je ne pouvais pas résister à exposer à mes charmantes étudiantes la théorie qui se construisait follement en moi, et qui n'était rien d'autre que la place Pinel Mais j'affirmais fermement, et dans la crainte de la désapprobation compréhensible de mes étudiantes, combien Malebranche fabriquait une oeuvre classique, équilibrait sa pensée et ses parties. Je montrais combien sa théorie s'accorde avec quelques grands thèmes de la littérature de son temps. Tout se rejoignait, se combinait, moi ne pensant rien, les lettres, toujours au tableau m'appelant, et mon corps s'emplissant de leur jeu, comme le kiosque résonnant des voix, comme le vide appelle, et le tout par conjonction, coïncidence, devant le grand tableau quasi blanc, et les yeux de mes étudiantes.
L'heure passait. Ma tête bouillonnait. J'accusais mon imagination. Je m'en délectais. Je ne pensais rien. Je ne savais plus que buissons d'ombres. Ma bouche articulait des phrases apparemment claires. J'étais habité par la place Pinel, comme un trou. J'habitais la place Pinel, comme un kiosque. Tout tournait en rond. J'étais fou. J'étais sain. Descartes jouait aux dés avec ma tête. La place Pinel était ma carte d'âme. Je construisais ma vision en Dieu. Mes étudiantes prenaient des notes.
Yves Le Pestipon |
22:02 dans
Place Pinel
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