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« Le livre et le site. »

dimanche, 15 octobre 2006

Le livre et le site.

Astrée est un site, pas un livre.

On peut en arracher quelques textes et les relier, mais c'est travail de boucher. Dans le meilleur des cas, comme parfois en musique, on fera une transposition...

Les textes, les images, les sons, la structure d'ensemble, la diversité des auteurs, la possibilité des commentaires, le renouvellement quasi continu, les visées et les liens, tout est nécessaire, même l'idiot. Tout fait bulle et bloc. Tout fait boule mouvante de signes.

Astrée n'est pas un espace où l'on vient déposer quelques poèmes comme il arrive en beaucoup de sites, dits de poésie. Ce n'est pas un poétodrome. Astrée n'est pas une introduction au livre, ou les déchets d'un livre. C'est un site.

Le livre est un bloc de feuilles reliées, que l'on prend en main, n'importe où, et dont le doigt fait apparaître les entrailles. On peut brûler ce bloc. On peut le vendre. On peut l'oublier, le perdre, cracher dessus, dedans, ou l'enfermer dans sa bibliothèque à l'abri des regards. Le lecteur tient le livre, ou, plutôt, il en tient un exemplaire, le livre - en un autre sens – étant inaccessible à tout lecteur. Mais l'internaute qui navigue sur Astrée ne tient pas Astrée dans sa main, pas plus qu'Ulysse la mer. Il ne peut pas brûler Astrée, ou en faire un Veau d'or. Et pourtant, il a devant lui, mais jamais sur un seul écran, tout Astrée. Il n'existe pas d'autre exemplaire. Pas d'édition originale, ou d'édition seconde. Pas d'édition préfacée par un grand homme. Pas de possibilité de collection. Tout est là, ostensible, pénétrable, mais hors corps sûr. Que l'ordinateur s'éteigne, Astrée se retire des yeux. Où est Astrée ? Dans quelle mémoire ? Comment la caresser ou la blesser ?

D'autre part, l'internaute, s'il revient le lendemain sur Astrée, va trouver un site renouvelé, une autre fraîcheur. Des photos seront apparues. La dernière citation de Wertheimer sera couverte d'un sédiment. Un commentaire aura éclos. L'internaute se baignera et ne se baignera pas dans le même monde. Peut-être aura-t-il la nostalgie du livre : le livre qu'il avait laissé sur sa table de nuit, il le retrouve identique. Les mots sont les mêmes sous la même couverture. Il peut poursuivre l'histoire ou l'analyse. Son sommeil, pas plus que la tempête, n'a rien changé. Le livre est sûr.

L'Astrée, homologue au monde, trahit par sa vie. Son visage changeant s'élabore des heures qu'y passent ses auteurs, et des rencontres. Elle n'est fidèle qu'à son mouvement, mais jamais elle ne s'engage à être même. Toujours une Astrée nouvelle sort avec nouveaux objets, cartes inaperçues. Et pourtant, c'est toujours Astrée, comme, aux bords du Lignon, demeure, par delà l'errance des coeurs, la constellation de quelques amours. Son adresse est fixe. Sont stables aussi sa structure, son système d'entrées, les irritations ou les plaisirs qu'elle suscite, ses couleurs. Ses pages anciennes habitent sa mémoire. L'internaute peut retrouver son vieux visage dans ses archives, mais, même en elles, des travaux se sont produits, des liens nouveaux sont apparus, des corrections ont été faites, telle ou telle photo a changé de titre...

Astrée est précisément un site, comme tout site, qui change, demeure, et ne se contente pas d'être un lieu, mais s'affiche point de vue, y compris sur lui-même et donc de vie. La place Pinel en est une belle image. Jamais elle n'est la même. Toujours pourtant elle est la place Pinel, d'où l'on voit, et où l'on voit, et on se voit, et, donc se voyant et s'entendant au kiosque des voix croisées, on vit. Hier soir, alors que j'y étais, en douce pénombre, j'ai aperçu une quinzaine d'adolescents rieurs l'envahir, occuper l'aire des jeux, faire du toboggan, et, surtout, s'empiler sur le disque tournant prévu pour les enfants. Je songeais, moi, désormais, quasi vieil homme et vieil auteur d'Astrée, à la place Pinel qui tourne en rond, et j'en voyais l'image réinventée par ces jeunes rieurs, en grappe dans le cercle du cercle. Je méditais, inconnu d'eux, proche d'eux, seul sur un banc. Je téléphonais à une voix lointaine. J'étais relié. Les adolescents s'amusaient. Ce n'était plus la place Pinel que j'avais connue. C'était la place Pinel. Je voyais d'elle. Je me voyais. Je la voyais. Je vivais de ces voirs divers, quasi divins, à quelques pas du kiosque vide. J'étais sur un site, et les brises de la nuit portaient la ville.

Imaginer Astrée sans sa chevelure de liens, qui sont comme ces brises, serait ne pas la comprendre. Un livre possède, au mieux, une bibliographie dans ses dernières pages. Les liens internes aux textes, et qui s'y mêlent, ou ceux qui sont assemblés dans une partie qui leur est consacrée, animent le site. On les rencontre partout, comme un logos divers, faisant Pentecôte, et, par exemple, dans des poèmes en toile. Et ils sont essentiellement imprévisibles, malgré les calculs des auteurs. Ils changent, et parlent en langues. Ils sont les pores et les apports d'un moment mouvant, qui est la toile entière. Ils sont la conscience lisible de ses pores.

Le corps d'Astrée n'est pas celui d'un livre. C'est une composition d'un autre ordre, qui n'annule pas les vertus du livre, mais en propose de nouvelles. On les goûtera.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le livre et le site. 17:23 dans L'Astrée , Littérature

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