« Poème en toile »
dimanche, 8 octobre 2006
Poème en toile
J'appelle poème en toile un poème, directement publié sur internet, et qui emploie les liens hypertextes.
Un tel poème n'est pas d'abord dans la voix, ou sur une page. Il est conçu pour être sur la toile, et, le plus souvent, s'y fabrique. Son auteur -ou ses auteurs – disposent des liens hypertextes sur certains des mots ou des signes de toute nature qui le constituent. Ces liens ouvrent des pages – créées ou non par l'auteur – qui commentent, expliquent, font décalage, jeu, ou simple association. Ces pages ouvrent souvent à d'autres pages, vers l'infini. L'auteur n'ignore pas que ses liens hypertextes conduisent à des territoires qui ne dépendent généralement pas de lui, et dont l'histoire est mobile. Il s'en enchante. Son poème tient à cette nature hasardeuse. Les liens hypertextes ne sont pas des notes de bas de page fixes, et dont l'auteur reste responsable. Le poète n'est pas un universitaire. Il crée des trappes, des élans, même pour lui. Il sait fort peu de l'aventure qu'il trame. .
Le poème en toile rend manifeste deux écarts par rapport à l'activité poétique traditionnelle : .
1 ) Il renonce, sans nostalgie, à passer par une publication réputée noble, dans un livre, un festival, ou quelque marbre. Un site internet est facile à créer, vulgaire, indépendant des maîtres. Le texte est offert sans messe – parfois avec communion - à tous, pilleurs, traîtres, violeurs, enfanteurs à multiples sexes. L'auteur, ravi, renonce aux contrôles. Il signe à peine, parfois pas. Il se décharge d'ego, ne prétend pas se faire payer. Il se rit de l'idéologie du travail, surtout des artistes qui vivent et travaillent. Il se moque de vivre et s'amuse. Le poème est là, connecté, circulant, loin de son oeil, de son crayon, ou de ses exemplaires de tête. Il est chose légère. Ce n'est pas un coprolithe.
2 ) Placer des liens hypertextes casse la poésie parole close, célébrante stable, fuyante au débat, espèce de Kaaba chue d'un désastre obscur, autour de laquelle tournoient des fidèles aboyeurs (parfois rares). Là, des dédales s'ouvrent, en partie prévus, en partie imprévus. Le sol devient tremblant. C'est la grâce et terreur des séïsmes. Dès lors, un certain nombre d'effets de saisissement cassent. Un poil de l'étonnante fripouillerie du poétique tombe. Plus de culte. Le poète, sans se targuer d'être inspiré, s'avoue connecté, et invite. Son texte peut être vide, comme une belle voyelle, mais fait étoile d'araignée. Sa tête peut être creuse, mais il se crée millepertuis. Il invente de salutaires ptyx connectés..
Il est possible de lire le poèmes en toile sans activer les liens hypertexte. On peut les activer tous, ou certains, dans l'ordre qui charme.
Le poème en toile annonce ces lectures diverses.
Il se moque de l'explication de texte, espoir fou des pédants. Il lui faudrait au moins une explication d'hypertexte, donc d'hyperhypertexte, chose si ridicule qu'elle aura un jour ses spécialistes universitaires.
Cette chose en toile se considère cependant comme poème, c'est-à-dire aventure consciente et volontiers extrême avec le langage, notre univers. Elle ne se refuse à aucun thème puisqu'il en faut. Elle peut même être chanson de toile. Elle n'oublie pas, si nécessaire comme le fait Dante, de culminer par les étoiles.
Il est probable que beaucoup verront dans cette pratique un gag ou un danger pour l'activité poétique car elle fait critique et nique au mage. Elle brise l'idolâtrie du texte. Elle ne demande pas lamentations, subventions, et vaticinations. Elle vise juste à trafiquer, en rieur talmudiste, des bouts de chemins parmi les trous d'Ali Baba. Elle se fiche de Saint John Perse et de ses vents. Elle lui préfère le ping-pong arachnéen pongien.
On peut espérer que cette pratique, dont l'Astrée portera témoignage, renouvelle un peu l'activité poétique, et consternera les poètes français actuels, qui sont, pour la plupart, de magnifiques poux.
Yves Le Pestipon |
23:22 dans
Littérature
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