« Toujours la Belle au bois dormant »
mercredi, 25 octobre 2006
Toujours la Belle au bois dormant
La Belle au bois dormant, que désire-t-elle ? Quelle est la forme de son désir ?
Le Prince s'enfonce dans le bois, passe les épines, la baise. Il crée, par son passage, la petite Aurore et le petit Jour que la belle-mère de la Belle désire ensuite dévorer.
Mais que désire la Belle ? A-t-elle même du désir ? N'est-elle pas au bois dormant ?
On sait combien trouble les hommes, et donc le Prince, le désir des dames. Qu'est-il ? Que la Belle soit endormie n'est pas pour leur déplaire. Kawabata s'en est douté.
Mais la Belle ? Que dit le conte ?
La Belle, quand elle naît, n'a guère à désirer. Les fées se pressent pour la combler de dons.... Une vieille fée, vexée de ne pas avoir été invitée au repas de baptême, la condamne cependant à se faire percer la main d'un fuseau, et à mourir. Une jeune fée transforme cet abominable sort : quand la Belle se piquera, elle ne mourra pas. Elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans au bout duquel le fils d'un roi viendra la réveiller.
Quelques années passent. La Belle vit, court dans le château, et un jour monte de chambre en chambre, jusqu'au haut d'un donjon, dans un galetas, où une vieille file la quenouille. Les précautions du père ont été inutiles : La Belle s'est piquée. Elle a couru jusqu'à piqûre.
Et si la Belle désirait se piquer, justement par la vieille – la vieille du bout des couloirs, du bout du donjon ? Elle l'ignore. Mais sait-on ses désirs ?
Et si la Belle, se piquant par la vieille, désirait dormir cent ans ? Si là gisait son désir ? Si le Prince était accessoire...
D'un Prince, le Roi son père ne l'aurait pas privée, ni les fées. Les Princes ne manquent pas, mais dormir cent ans dans le bois, avec tous ses gardes endormis, et, sans rien faire que dormir, se laisser baiser, quelle douce perspective !
Ce Prince est ordinaire. Il voit un bois, le pénètre, invente au passage, sans s'en douter, la pénétration aveyronnaise. Les épines s'écartent. Il baise la Belle, lui fait des enfants, puis part en guerre... Lui ou un autre, la belle affaire... Il fallait un organe pratique... C'est ce Prince, mais le conte a pour coeur la Belle.
Dormir cent ans, jouir, puisqu'il le faut pour être Belle au bois dormant, mais presque en dormant, voilà de quoi courir de chambre en chambre. Pour cela, il faut la vieille. La vieille est nécessaire, mais, plus encore, la Belle court vers la vieille, qui est sa mort, qui est son sommeil, comme le petit Chaperon rouge court vers sa vieille dont le Loup, qui est la Vieille, sa métaphore, sa mort, l'avale.
La Belle court vers sa vieille qui la pique, et elle s'endort. Cent ans plus tard, ou même pendant cent ans, elle jouit. La Belle ne désire t-elle pas la mort ? Pourquoi sans ce désir faudrait-il une vieille ? Le sommeil est la forme suave de la mort. La mort en somme est le désir.
La Belle désire ce désir qui est la mort, mais son père désire qu'elle vive, et une jeune fée maligne métamorphose la mort en sommeil. Petits arrangements en famille : la Belle dort cent ans, et le Prince la réveille. Commencent alors les ennuis, et surtout avec la mère du Prince, qui est une ogresse et veut manger les enfants de la Belle.
Cette ogresse, peut-on croire, ne désire pas mourir. Son appétit va... Mais, tout de même, elle veut dévorer ses petits enfants, enfants de son fils, part de sa chair. Elle réussirait, si un brave homme ne les sauvait, mais le Prince demeure toujours en guerre. Le temps passe. L'Ogresse attrape la petite nichée, et veut la précipiter, avec la Belle, dans une cuve à vipères et crapauds. Par bonheur, le Prince (devenu roi) arrive et se jette la tête la première dans la cuve sa mère.
Le roi ne laissa pas d'en être faché : elle était sa mère... Tant pis, ou plutôt tant mieux !
Dans cette cuve, qui n'est pas de baptême, ou est peut-être d'exact baptême, cette mère désirait finalement se faire piquer et mourir. C'est moins élégant que piqûre au haut d'un donjon par la quenouille d'une vieille, mais c'est garanti... La Belle désirait se rendre par le Prince, et donc d'abord par la quenouille de la Vieille, et par la parole de la vieille fée, vers la vieille belle mère qui désirait la détruire, et, en dernière analyse, se détruire. C'est retors, plein de serpents, riche en ronces et en épines, et le Prince non piqué est un splendide sexe d'échange. Sa mère et la Belle sont deux formes, jeune et vieille, de la même femme toujours déclinée. Leur désir est de mort, c'est-à-dire de vie complète, ce tourniquet en fond de cuve entre vieille et jeune, où tourbillonnent les serpents. Par delà le Prince - bel alibi baiseur – leur accord est de bien cuisiner la mort.
Mesdames de Sévigné et de Lafayette aimaient beaucoup trafiquer ensemble des serpents...
Hypothèse : Le Prince désire, à l'aventure, vive et facile prétention. Il invente sans le savoir la pénétration aveyronnaise. Rien de plus net. Les femmes, qui sont toutes la même toujours en course vers la vieille, c'est-à-dire la mort, désirent la piqûre et l'absence, par le gadget du corps du Prince. Qu'elles filent la quenouille ou qu'elles embrouillent les serpents, le monde leur appartient. S'en effacer les presse au doigt et à la cuve. L'homme guerroie Cantalabutte...
Bien et mal entendu, ce conte est désir effaré d'homme face aux fées et fouilleuses de cuves. Bon père de famille, Perrault, comme le roi, est un impuissant fasciné qui fait des enfants. Il a peur. Il en sait long sur les vipères. Il rêve belle aventure sans piqures. Ah que sont doux les aimables buissons, tant que les femmes dorment.
Yves Le Pestipon |
21:04 dans
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