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« Vanité de Vanini ? »

lundi, 13 novembre 2006

Vanité de Vanini ?

De Vanini, je savais qu'on avait arraché la langue avant de le brûler place du Salin

Je savais qu'il avait hurlé si fort que la ville entière avait entendu.

Je savais qu'il était mort pour n'avoir plus voulu croire en Dieu.

Je savais que Serge Pey lui a rendu hommage, lui, homme des poètes à la langue arrachée.

Et rien d'autre.

Cependant si : je savais que ces horreurs s'étaient vécues au début du XVIIème siècle, et que Vanini succédait, en quelque sorte, à Giordano Bruno, brûlé à Rome au Campo des Fiori, là où se rassemblent parfois les anarchistes italiens pour célébrer la mémoire de Pinelli.

Or, depuis quelques jours, l'espèce d'homophonie entre Vanini et Winnie me préoccupait. Pourquoi pas ? Winnie/Vanini, ce jeu de ni pourtant ne me menait pas loin.

La relecture des Etats et des Empires du Soleil de Cyrano de Bergerac m'a fait souvenir que le héros s'envole vers le Soleil depuis Toulouse, où il est en prison, sûrement à deux pas de la place du Salin, lieu toujours du palais de Justice, et de l'ancienne maison de l'Inquisition. L'envol se produit au haut de cette prison, par une machine à miroirs qui fait et fera réfléchir l'Astrée. Pour l'heure, lisons seulement ces mots : J'aperçus par le trou du plancher de ma boîte, ma tour dejà fort basse au dessous de moi; et mon petit château en l'air, poussant mes pieds contre-mont, me fit voir en un tournemain Toulouse qui s'enfonçait en terre. Cyrano s'envole vers le soleil, depuis les lieux où Vanini a perdu langue, et vie, l'année exacte où Cyrano est né, en 1619.

Lire l'oeuvre de A. A. Milne – Winnie the Pooh – informe le chercheur que le héros commence par monter vers le ciel. Winnie veut tenter par un ballon d'approcher d'un nid d'abeilles sans trop de risques. Il veut le miel, et il flotte dans le ciel comme un petit nuage. Son objectif de prise s'oppose à l'objectif de Cyrano, et l'aventure finit autrement, puisque le héros revient au sol grâce au fusil de Christopher Robin... Il n'en reste pas moins que l'ascension, par légèreté, est un moment analogue. On objectera qu'analogie ne fait pas argument, mais l'existence n'est pas un tissu d'arguments.

Hier, dans un salon d'éditeurs régionaux à Toulouse, je présentais quelques-uns de mes livres dont Samuel Beckett à Fougax et Barrineuf où il est question de Winnie, simultanément chez Beckett et Milne. Un vieil homme était assis à côté de moi : Marc Rouquié, historien de Buzet sur Tarn. Souvent, je m'éloignais du stand, entraîné, par des visiteurs, et je vagabondais de conversations en conversations, à la rencontre des écrivains locaux.

Pendant un de ces vagabondages, Marc Rouquié me rattrapa : Une jeune femme vous cherche, elle veut des renseignements sur Winnie, ou Vanni. Je ne sais pas.

Marc Rouquié est un vieux monsieur adorable, dont l'oreille n'est pas toujours sûre.

Une jeune femme m'attendait effectivement au stand. Elle voulait un renseignement sur Vanini. La proximité Winnie/Vanini, venait de produire, par l'oreille de Marc Rouquié, l'apparition d'un corps souriant et interrogatif. C'était l'incarnation en acte de mes vagabondages pensifs.

La jeune femme voulait savoir si je connaissais un livre très récent publié sur Vanini par un Suisse habitant à Toulouse. J'ignorais tout de cet ouvrage. J'avais seulement idée que peu de livres étaient parus sur Vanini. Une personne connue de moi, mais lointaine, avait chance d'en savoir plus : Michele Rosellini, spécialiste des libertins érudits, tout particulièrement de Cyrano de Bergerac. Je parlais rêveusement avec elle quelques jours plus tôt de la proximité Vanini/ Winnie.

Je l'appelai. Le téléphone portable crée une Pentecôte permanente.

Elle ignorait tout de ce livre. Elle avait entendu parler de quelque chose, mais pas d'un Suisse. Il est vrai, m'indiqua-t-elle plus tard, qu'elle me répondait alors d'une boucherie, détail nécessaire.

La jeune femme et moi, nous entreprîmes une petite odyssée dans le Salon des éditeurs. Je la menais, par exemple, vers le stand des éditions Anacharsis, qui présentent de merveilleux petits livres introuvables, comme L'Antre des Nymphes, Le Cymbalum Mundi, Jacob Shalabin, et l'Akrite... L'homme du stand ne savait rien du livre très récent sur Vanini, mais les éditions Privat avaient, selon lui, avaient publié un livre voici trois ans. Indication précieuse. Nous fîmes nouvelles errances d'oreilles en oreilles, de bouches en bouches. Toutes mes vagues relations dans le Salon furent convoquées vers ce livre... Nous rencontrâmes, en bout de parcours, le stand des éditions Privat. Oh, dit la chercheuse de Vanini, voici l'homme qui m'a fait découvrir ce livre. C'est lui a qui a interviewé l'auteur qui parlait si bien. L'homme était Greg Lamazères, présent alors sur le stand Privat. Interrogé, il se souvint de l'émission sur Télé-Toulouse. Le livre s'intitulait : Giulo Cesare Vanini : un philosophe sur le bûcher. Son auteur, autoédité, était un suisse de Toulouse. Il s'appellait Mathias Klemm...

A l'instant où Mathias Klemm se révélait, mon téléphone sonna. Michele Rosellini, sortie de sa boucherie parisienne et rentrée chez elle, ouvrant son ordinateur, avait cherché par Opale nouvelles fraîches de Vanini. Mathias Klemm avait surgi. Son nom, d'allure vernienne, s'entendait dans mon téléphone. Greg Lamazères en parlait. La jeune chercheuse de Vanini notait. Elle m'avait appris qu'elle aimait Saint Petersbourg, et qu'elle était algérienne. Le monde s'illuminait de directions.

Cette jeune femme disparut, heureuse visiblement de son voyage parmi les empires de l'édition toulousaine. Qu'allait-elle faire de Mathias Klemm dont les paroles l'avaient enchantée ? Quel chemin emprunterait-elle avec Vanini ?

Je n'eus pas le temps de rêver : Jean-Luc Aribaud me présente une auteur de Editions Noir et Blanc, Frédérique Martin. Elle paraît ravie d'entendre parler de Vanini, et surtout de la place du Salin, à Toulouse. Elle cherche, quant à elle, un lieu pour écrire à partir de lui, et d'elle. Pourquoi pas la place du Salin ? Je vante la médocrité de ce lieu, et son sel. Je vante Vanini. De là, je parle, par les effets multiples de lieux mêlés, de la place Pinel, et de Winnie, Tout se combine, fait monades et perspectives. Les noms fulgurent noueusement vers le soleil, s'y composent par mille miroirs, et forment donc figure du kiosque en majesté de la place Marius Pinel. Comment autrement ?

Là, nous irons, car tout y mène. C'est le vide majeur, le ciel incurvé par l'architecte qui infiniment résonne. C'est le ciel construit d'homme que suscite Vanini quand il proclame l'absence de Dieu et du Diable, le ciel vide, et fait sonner son dire par le trou de sa langue.

Cyrano, né en 1619 - ce qui hurle coïncidence avec la mort du philosophe italien - lui rend hommage quand il fait s'envoler du lieu d'arrachement horrible son kiosque léger de miroirs : cette boîte était trouée par en bas ; et par dessus la voûte qui l'était aussi, je posais un vaisseau de cristal troué de même, fait en globe, mais fort ample... C'est le trou, non l'idôle, qui mène au ciel. Rendez-vous place Pinel, pour entendre, ou, peut-être au Campo de Fiori.

Voilà par coïncidences, ouverture d'oeil, d'oreille et de lieux, par glissements progressifs de mots, envol d'air léger, de ballons, ou de kiosque, comment Vanini et Winnie firent sillage de rencontres un 12 novembre à Toulouse. Tout se retourne, et rebondit. Cyrano ne crée-t-il pas Dyrcona, son anagrammatique héros, qui s'envole, venant d'Italie, à Toulouse, cité du soleil, par ses arènes, et ses avions.

Est-ce vanité, vanité des vanités, promesse de vents, ou vanité de Vanini ? Cette aventure débouche en jeu de bouches, si langue s'arrache quelque peu, si s'entrouvre le corps à l'assouplissant mouvement du vide.

Qu'une boucherie paraisse en l'aventure émerveille, car le mot est en Cyrano comme au bout de mon téléphone. Qu'on le cueille p. 187 en folio. Dès lors bouches caracolent loin des bourbiers moroses, vers le soleil, et dépensent et pensent. L'envol solaire de Cyrano, vif en 1619, répond au supplice par langue arrachée de 1619. Le roman léger mord la mort. Que bouches rient !

Winnie me guide, et mène Astrée, par mille réseaux de miel vers les abeilles du savoir. La rencontre en la bouche Winnie/Vanini fait soleil un jour novembre. Je l'écris. Je l'écrivis. Ce prodige m'étonna, non point à cause d'un essor si subit, mais à cause de cet épouvantable emportement de la raison humaine au succés d'un dessein qui m'avait même effrayé en l'imaginant . C'est Cyrano de Bergerac qui parle, page 196 des Etats et des Empires du soleil en folio. Toulouse alors  s'enfonçait en terre ... Nous n'en finirons pas de penser.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Vanité de Vanini ? 14:38 dans Coïncidences , Littérature

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