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« La terre, profonde en surface »

dimanche, 31 décembre 2006

La terre, profonde en surface

Quand nous récoltons de la terre place Pinel, se pose la question de la profondeur.

La question se pose en surface.

C'est une manne.

Nous la récoltons.

Devons-nous récolter la terre de surface ou descendre en profondeur ?

D'ordinaire, nous grattons le sol pour éliminer l'essentiel de l'herbe, des feuilles mortes, des petits papiers ou des crottes afin d'atteindre une couche tranquille, où l'immédiat intervient peu. Nous creusons à peine, mais nous avons tendance à croire qu'un peu de profondeur bonnifie la terre, la rend plus proprement pinélienne.

Parfois, je rêve d'aller plus loin, par exemple d'employer les longues barres de fer équipées d'une tarrière, qui me permettaient, quand j'étais enfant, de forer jusqu'à deux mètres le jardin de mes parents pour y recueillir des échantillons et y abandonner des messages.

J'ai toujours cru qu'il fallait creuser.

Je creusais donc entre les pensées et les roses. Je fouillais l'argile jaune sous l'humus.

Plus tard, cette passion du puits s'est accompagnée d'un permanent enseignement : des maîtres m'ont invité à creuser un texte, un problème, ou à émettre, bizarrement, des pensées profondes... Toute une culture m'a ensemencé de l'idée que la profondeur était la dimension du désirable. Il n'est donc pas étonnant, concernant la place Pinel, que mon cerveau produise, comme des arbres, des intentions de trous.

Je ne leur ai jamais cédé.

Jamais on ne m'a vu place Pinel avec une bêche ou une tarrière entreprendre un fossé, qui aurait pu devenir puits.

Ce n'est pas que l'envie m'en ait manqué. Tout une part de moi tend à juger que la vraie terre demeure à quelques mètres sous la surface de la place. Là, peut-être, à défaut des bijoux de l'antique Palmyre, séjourneraient les signes de l'être pinélien. Loin des souffles du frelat, l'authentique tiendrait bon...

Mes amis ont su me retenir.

Le pasteur Jean-Pierre Nizet, lui-même, dont la passion du trou égale au moins la mienne et se redouble de spéculations théologiques, n'a jamais souhaité que nous creusions un souterrain sous le kiosque ou le boulodrome. Denis Favennec, qui s'est toujours refusé à piocher sous les marbres, a su me montrer la vanité de s'enfoncer dans le lit des Arnolfini, et le délice de goûter l'apparition subtile des époux. Si Sébastien Lespinasse et moi nous avons pu ouvrir, place Pinel, quelque orifice d'évacuation pluviale et risquer un appareil photographique sous le kiosque, jamais l'aventurier des Lavomatics ne m'a engagé à forer une bouche d'ombre. Vincent Taillandier qui aime tant faire danser les batées dans les rivières, et qui creuse des puits pour des soudanais, n'a jamais envisagé d'arracher le visage de la place Pinel.

Il est parfois bon d'avoir des amis qui vous retiennent de faire un trou.

La place Pinel est, en effet, superbement une surface. Elle est une présence réelle surperficielle. On peut la penser à partir de l'hymen de la Vierge sur qui résonne productivement la voix de l'ange ou, ce qui revient au même, érotiquement parlant, à partir du miroir fécond de la peinture.

La terre est une matière à réflexion, loin des écrans, et des DRAC.

Elle est une surface. Elle est notre surface imaginaire, et pas toujours vérifiée, tant il est vrai qu'une énorme part de la Terre est eau, sable, ou glace. La terre est une surface très trouée de la Terre. Place Pinel même, la terre manque. De vastes surfaces sont désormais couvertes de ciment, de goudron, de gravillon, de préfabriqués scolaires, et même de mousse plastique verte dans l'aire de jeux. On ne peut rencontrer et récolter la terre que sous les pelouses, et sous les tilleuls. La terre est rare place Pinel, et elle recule, comme partout où l'homme agit.

Les urbanistes des années trente qui avaient conçu la place Pinel comme un vaste carré centré sur le kiosque, d'où des allées partaient en étoile, seraient probablement amers d'observer que la terre s'est à se point retirée de leur rêve.

N'importe ! Le peu qui en subsiste demeure une surface !

Mais qu'entend-on par surface ? Peut-on raisonnablement parler au monde de surface ? Toute surface n'est-elle pas une abstraction ? En somme, ne faut-il pas s'élever pour penser la surface ? Ne faut-il pas ne plus avoir les pieds sur terre pour en parler exactement ?

Le Saint Suaire lui-même n'est pas une vraie surface. Son tissu, bêtement épais, est fait de fils noués et probablement suspects. Comment penser la surface de la peinture sans la peinture ? L'ambivalence de ce mot, qui désigne des matières et un art des surfaces, dit ce noeud et cette impossibilité sans trouble ni trou de la surface. La surface est une utopie de la pensée. La concevoir est un acte non surperficiel. Toute conception de la surface est haute ou profonde, comme on voudra, car toute surface effective est subtilement profonde. Il faut prendre de la hauteur (ou de la profondeur) pour la concevoir sans profondeur, mais à plus grande hauteur encore, tout bien considéré, sa présence réelle fait apparaître sa profondeur. Il n'est, pour tout dire, pas d'hostie sans matière.

Telle pensée, qui ne mange apparemment pas de pain, mène loin de Voltaire, quand on y songe...

Il est impossible au monde d'être rigoureusement superficiel.

Quelque superficielle que soit la terre, on doit avouer sa profondeur. L'argile ou la pierre la nourrissent d'en bas. Des morts la peuplent. Force histoires s'y fossilisent. La terre travaille d'ombre, d'eau, de vers, de racines et de monnaies gauloises. La terre est mieux que mémoire. Elle est en permanence pleine, on ne la vide pas, et elle peut toujours accueillir un cadavre de plus.

En récolter n'est jamais balayer la surface. Qui en récolte enfonce toujours quelque outil, des doigts, des mains, un soc, un sexe, des idées, et fait surgir des vers, des parfums, du souvenir.

La terre est ce prodige commun d'une surface, souvent déchirée, qui est une profondeur, et d'une profondeur qui fait surface. Elle appelle la peau, notre dehors intime.

La récolter, place Pinel ou en Amérique, est une méditation en acte, dans l'évidence du profond qui se donne sans tourment, sur la substance des surfaces.

La terre n'invite pas à la caresse de passage, mais à l'acte entier d'amour qui est une mêlée de peaux, un poème.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La terre, profonde en surface 22:30 dans De pictura , Place Pinel , Théologie

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