« Le Xingyang dans une poubelle »
samedi, 9 décembre 2006
Le Xingyang dans une poubelle
Un soir, Sébastien Lespinasse et moi, nous marchions dans la nuit du côté de la place Marius Pinel.
Nous faisions les poubelles.
C'était au mois d'avril. Nous avions décidé de nous rendre, l'été suivant, dans le désert du Xingyang.
Nous doutions. Nous n'avions aucune raison recevable pour aller dans ce désert. Les nouvelles que nous trouvions sur internet n'étaient pas encourageantes. Il ferait très chaud, Il y aurait l'armée et la police partout; Les chinois seraient chinois. Les ouïghours seraient désagréables.
La nuit était immense sur Toulouse et notre doute était petit, mais il nous travaillait l'âme.
Nous marchions entre les villas ordinaires, vers la rue Galilée, et la rue Pierre Loti. Nous avions remonté la rue Labat de Savignac. Dans les poubelles nous n'avions rien trouvé de rare. Quelques journaux, des chemises, pas une lettre d'amour. Rien de pornographique. Rien qui habite désormais notre mémoire.
Comme à l'ordinaire, nous parlions poésie. Mais nous avions le doute à l'âme. En fait, nous avions peur. Pourquoi partir si loin ? Pourquoi risquer peut-être nos vies alors que nous pouvions passer d'heureuses vacances dans l'Ariège à la recherche de fraîcheurs ? Qu'allions-nous foutre dans ce vaste Tarim ?
Les poubelles ne parlaient pas. Parfois, semble-t-il, même les poubelles n'ont rien à dire. C'est le silence des choses.
Nous savions qu'il faut traverser ce silence. Nous avions souvent expérimenté combien sa traversée aride, si le désir reste frais, ouvre au pays de joie. Ainsi cheminions-nous, mélancoliques, dans les quartiers tranquilles du printemps urbain, abandonnés comme Ulysse, parmi nos actes, au roulement des Dieux.
Les poubelles ne parlaient pas, et nous parlions pour entendre mieux. Il arrive que la parole creuse l'épaisseur opaque des choses. Nous échangions des mots comme des balles pour faire résonner le sol du court. Nous aimions ce rythme. Et les poubelles s'ouvraient et se fermaient sous nos mains tout autour de la place Pinel.
C'était un dimanche soir du mois d'avril. Nous n'avions pas faim du voyage que nous avions déjà choisi de faire. Nous marchions et nous parlions interminablement. Nous ne cherchions rien. Nous étions gros de mille définitions de choses. Nous ne parvenions pas à accoucher. Notre angoisse était perceptible, et les jardins étaient pleins de fleurs inutiles. Chacun aurait ri de nous.
Une poubelle ordinaire apparut rue Lagrenée. C'était un grand bac plastique équipé d'un couvercle vert, devant une villa comme il y en a.
Sébastien souleva ce couvercle. J'étais tout proche.
Sous le couvercle, sur les ordures, il y avait un grand livre jaune avec une photo orange et jaune.
Le titre de ce livre : Xingyang désert.
Un livre en anglais sur le désert du Xingyang. Des photos magnifiques.
Nous n'avions pas cherché. Nous rencontrions.
C'était peut-être le seul exemplaire de ce livre dans toute la ville de Toulouse. Aucune librairie ne nous avait fourni un guide intéressant sur cette étendue de sable. Quelqu'un avait eu ce livre chez lui. Quelqu'un l'avait acheté ce soir là, dans cete rue. Nous étions passés. Quel ange avait choisi de placer au dessus de la poubelle ce grand album orange et jaune ? Etait-ce un accident ? Etait-ce un miracle ?
Devant cette poubelle, le Ciel s'ouvrait.
Ce livre plongeait en nous, en nos âmes, y faisait des traversées étonnantes. Nous nous dévisagions. Nous étions heureux. Nous savions que nous allions partir. L'angoisse était morte. Les milliers de fleurs embaumaient la nuit. La place Pinel s'ouvrit à nous comme un vagin chaleureux. Nous nous y enfonçâmes, et ses tilleuls, comme le kiosque, étaient immenses d'aventures.
Nous avons parcouru le Xingyang. Nous avons retrouvé une fois ce livre au pathétique musée archéologique d'Urumqi. Il n'a pas fait chaud. La police et l'armée n'étaient pas partout. Des oïghours nous ont offert du thé en écoutant Ben Laden. Nous avons maintes fois pinélisé.
Je ne connaissais pas alors l'apparition du livre de Cardan chez Cyrano de Bergerac. Je sais aujourd'hui saluer sa beauté.
Yves Le Pestipon |
10:53 dans
Coïncidences
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