« Monsieur Martin »
samedi, 2 décembre 2006
Monsieur Martin
Monsieur Martin tient des clefs. Plus de quarante fois par jour, il ouvre des portes et regarde passer. A force, il en sait long, car, dans le petit carré où il officie, il parle, et il entend. Il allume le couloir quand il est trop noir. Il prédit le temps depuis le mouvement des arbres de la cour. Il disparaît dans un minuscule appartement quasi souterrain. Il en revient avec des objets étranges, comme une grosse grenouille, et des récits, ou des chansons. Monsieur Martin est concierge.
Qui l'interroge rencontre un monde.
Monsieur Martin raconte comment un homme s'est redressé dans son cercueil, et a crié Vive la France. Monsieur Martin était présent avec son père. Il explique que l'homme est alors mort étouffé par le trop d'air de l'extérieur.
Monsieur Martin vit à Toulouse, boulevard d'Arcole. Il n'ignore rien de son immeuble. Il voit, depuis lui, le ciel, les vols d'oiseaux, et il entend sous lui les bruissements du mystère... Monsieur Martin ne cherche pas les airs lointains pour vivre. Il médite infiniment sur les fissures du mur.
Monsieur Martin se souvient de très vieilles chansons, et il chante parfois une chose bouleversante, qu'il dit dater des guerres napoléoniennes, le Père Martin. Monsieur Martin chante le Père Martin.
Sa mère travaillait aux bateaux-lavoirs de La Garonnette, qui est, depuis cinquante ans, un parking. Le vieux Toulouse du siècle passe par Monsieur Martin.
Il révèle parfois que le kiosque de la place Marius Pinel est un tombeau. Sa voix vient alors de très loin.
Après échange, il se retire. Dans son appartement, manifestement riche en objets importants, il disparaît. Chacun l'oublie, comme on oublie l'ange. Monsieur Martin est discret, mais, quand il faudra ouvrir la porte, on sait qu'il apparaîtra avec son sourire, son attention entière d'ici-bas.
Monsieur Martin est le poète sage du passage. Son humble présence est humaine.
Camille Amadeus Colombetto |
18:27 dans
Portraits
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