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« Orphée, la poésie, et le regard arrière »

lundi, 25 décembre 2006

Orphée, la poésie, et le regard arrière

Une vipère tue Eurydice. Orphée, qui l'aime, va la chercher jusqu'aux Enfers. Il obtient, grâce à son chant, de la ramener au jour à condition de ne pas regarder derrière lui avant d'être sorti du royaume des morts : ne flectat retro sua lumina, donec Avernas exierit valles.

Sur le chemin du jour, il se retourne.

Voilà ce qu'en dit Ovide :

nec procul afuerunt telluris margine summae:

hic, ne deficeret, metuens avidusque videndi

flexit amans oculos, et protinus illa relapsa est,

bracchiaque intendens prendique et prendere certans

nil nisi cedentes infelix arripit auras

alors qu'ils n'étaient plus loin des bords de la terre, cet amoureux tourna les yeux parce qu'il craignait qu'elle ne manque et parce qu'il était avide de la voir. Aussitôt elle est entraînée en arrière. Elle tend les bras, elle cherche à être prise et à prendre. La malheureuse ne saisit que l'air impalpable.

Le regard arrière d'Orphée, motivé par la peur du manque et le désir de voir, le prive pour toujours de ce que les troubadours nomment l'entrebescar.

Retourné, Orphée assiste à la disparation d'Eurydice. L'angoisse le prend, comme elle prend qui regarde les effroyables têtes de Cerbère. C'est une angoisse à laquelle on échappe ordinairement, selon Ovide, en devenant statue de pierre, mais Orphée ne devient pas statue. Il se met en mouvement. Il tente d'arracher une nouvelle fois Eurydice au royaume des morts. En vain. Les dieux de l'Erèbe se montrent inflexibles. Quasi délirant, après avoir passé sept jours sur les bords du Styx, l'amoureux malheureux se retire sur les hauteurs du Rhodope et sur l'Hémus battu des Aquilons, mais il ne devient pas un pitoyable fou. Il chante, et son chant divin attire la forêt.

Orphée ne cesse pas de chanter après la mort définitive d'Eurydice, et son chant se fait autre : J'ai chanté avec un plectre plus lourd les géants et la foudre victorieuse lancée sur les chants de Phlégra. Aujourd'hui, il me faut une lyre plus légère...

cecini plectro graviore Gigantas

sparsaque Phlegraeis victricia fulmina campis.

nunc opus est leviore lyra...

Le chant d'Orphée devient plus léger. Après la crise, on aurait attendu des Tragiques, des Contemplations, une plongée fascinée au coeur de l'ombre, loin des ombrages. On aurait attendu la gravité, le spectacle devant la foule humaine, la commémoration de la mort d'Eurycide, ou/et la ruée au sexe.

Orphée ne s'abandonne pas aux femmes qui brûlent de s'unir à lui. Il ne tente pas de remplacer Eurydice par d'autres corps, ou par des mots, et il ne chante plus d'un plectre lourd les exploits des Dieux. Cependant, parmi les animaux et les plantes qui l'écoutent, il demeure poète, et singulièrement après avoir rompu avec sa poésie. Il est poète : il devient, par une crise, poète autre.

Pour ce devenir, la crise est peut-être nécessaire. Elle est du moins cause. Orphée s'est retourné malgré l'interdit, qui rend le retournement efficace, peut-être désirable, en tout cas critique. Mais ce retournement ne suffit pas. Le risque est grand de devenir statue de pierre, ou fou fixé au Styx. Orphée transforme sa transgression et la perte. C'est à force de deuil qu'il atteint au léger.

Pourquoi ne devait-il pas regarder en arrière ?

Pourquoi le fallait-il ?

Les Enfers libérant Eurydice, ils pouvaient apparemment autoriser Orphée à se retourner vers eux. Ne les avait-il pas vus ? N'avait-il pas montré que la poésie va jusqu'à la connaissance du Royaume des morts ? De plus, la poésie est fille de Mémoire. Etre poète c'est se souvenir. Quand Orphée perd Eurydice par la vipère, il se souvient d'elle. Pourquoi ne faut-il pas se retourner vers les enfers ?

Le Maître des Morts n'interdit pas à Orphée tout retourner. Il lui refuse de se retourner vers la mort dans la mort. Orphée pourra se retourner vers Eurydice, donc vers le monde des morts, lorsqu'il aura atteint, avec elle, la lumière, qu'ils seront tous les deux clairement en vie, et que se retourner vers Eurydice n'impliquera plus voir les enfers. Mais tant qu'il progresse sur les chemins d'Averne, et même jusqu'aux limites extrêmes de la lumière, il ne doit pas regarder en arrière. Ce regard porté depuis la mort à la mort serait un regard mortel. Ce ne serait pas un souvenir, une mémoire, mais une photographie en chambre obscure de l'obscur.

Orphée se retourne parce qu'il craint qu'Eurydice ne manque et parce qu'il est avide de voir. Cette crainte et cette avidité lui font oublier qu'il est encore dans la mort et qu'il ne doit pas s'abandonner au manque, s'il l'éprouve, et au désir de voir, s'il l'éprouve également, avant que ses yeux aient atteint les bords de la lumière, une fois que ses lumina seront in lumine. Là, peut-être, il pourra de nouveau regarder vers la mort, c'est-à-dire s'en souvenir.

Son avidité de voir et sa peur du manque sont encore dans la mort, dans le temps de la mort. Le désir de posséder et la peur de perdre dans la mort font la mort. La mémoire ne fait pas la mort puisqu'elle est au delà de la mort, plus loin que les marges de la haute terre.

Orphée aurait pu ruser. Il aurait pu ne pas se retourner vers Eurydice et satisfaire, au moins en partie, même dans la mort, à la peur qu'Eurydice manque. Il lui aurait suffi de dire une parole, par exemple, sans se retourner : Eurydice es-tu là. Eurydice aurait pu répondre et ils auraient poursuivi leur route vers la lumière. Mais Orphée était tourmenté par le désir de voir, et il avait apparemment perdu confiance dans la parole. Il préférait le voir au verbe. Orphée, tenu par sa crainte et son désir, ne croyait plus à la poésie.

Croire à la poésie suppose croire à la parole.

Cette parole qui permettrait, même dans la mort, sans se retourner, d'entendre la mort et de marcher vers la lumière avec son amour.

Orphée, un moment, ne sait plus inventer la parole pour vivre le manque. Cette parole serait une parole dans la mort. Une parole exactement dans la nuit pour cheminer vers les rives du jour. Cette parole est peut-être impossible. Orphée lui-même n'a pas su l'inventer. Peut-être toute parole effective, comme celle que nous avons proposée, serait trop faible, ridicule, apparemment antipoétique. Peut-être dire seulement une parole semblerait indigne. Peut-être, tout simplement, la tentation du voir, si forte, fait mépriser la parole...

Orphée se retourne. Il voit et ce regard efface Eurydice. Ce regard porté depuis la mort à la mort détruit la poésie.

Le Dieu des Morts s'est montré malin en posant son interdit. Il a senti qu'Orphée ne marcherait pas derrière Eurydice, ce qui lui aurait permis de la voir sans se retourner. Le poète - et mari - ne pouvait pas ne pas être premier dans le chemin vers la lumière. Il était incapable d'être second derrière sa femme, et il ne pouvait pas ne pas être soumis à la peur du manque et au désir de voir qui ramènerait Eurydice dans la mort. Il aurait fallu inventer une parole dans le chemin vers la lumière, une parole dans la mort, qui aurait porté absence de l'image, fait mémoire. Cette invention, Orphée ne l'a pas faite à ce moment là. Il n'a pas su être léger. Le Maître du royaume des morts a pu se venger de la poésie, qui l'avait un moment forcé à restituer Eurydice. Désormais, la poésie ne lui arrachera plus sa proie.

Ce pourrait être la fin de la poésie.

Et, pendant un moment, la poésie est effectivement morte.

Mais Orphée part dans la montagne, attire les ombrages et invente une nouvelle poésie plus légère.

Son renoncement à la poésie, son incapacité à être poète quand il se retourne, ne l'empêchent pas de créer encore la poésie. Il se retourne vers son ancienne poésie, et il la retourne, depuis la lumière, parmi les ombrages.

Orphée s'est retourné comme la femme de Loth, dans La Genèse, qui devient statue de sel quand elle se retourne vers Sodome et Gomorrhe.

Orphée n'est pas cette femme. Il s'est mis en mouvement après le regard arrière. Il n'a pas cédé à la fascination, ni aux femmes. Il a traversé les sept jours d'attente, la folie, son agitation, l'échec, et il a repris l'ascension jusqu'aux hauteurs. Il y a chanté d'un chant plus léger.

Ce sera, finalement, insupportable aux femmes de Thrace qui le déchiqueteront de désirs.

Le monde appartient aux femmes, selon Philippe Sollers, c'est-à-dire à la mort.

Le travail du poète est de créer les mots de Mémoire.

Il n'est pas de céder dans la mort à la crainte du manque et à l'avidité du voir. Le poète n'est pas toujours photographe.

Il n'est pas d'ignorer ce désir du voir, même dans la mort.

Il n'est pas de se faire plus lourd, malgré la crise. Il n'est pas de fabriquer constamment des tombeaux ou des gloires.

Il n'est pas, se retournant vers la femme, d'oublier la poésie, mais de surmonter cet oubli par l'exil chantant qui suscite les ombrages et la clairière amie.

Telle est l'ambition d'Astrée, avec ses photos, sa mémoire, sa toile légère, et ses paroles. Ce site se retourne, et il s'éloigne, par le vif, de la vipère.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Orphée, la poésie, et le regard arrière 20:27 dans Littérature , Méthodes

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