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« Un poème de Ronsard »

jeudi, 28 décembre 2006

Un poème de Ronsard

O doux parler, dont l'apât doucereux

Nourrit encor la faim de ma mémoire,

O front, d'amour le trofée et la gloire,

O ris sucrés, o baisers savoureux :

O cheveux d'or, o coutaux plantureus

De lis, d'oeillets, de porphyre, et d'ivoire,

O feus jumeaux dont le ciel me fit boire

A si longs traits le venin amoureux :

O vermeillons, o perlettes encloses,

O diamans, o lis pourprés de roses,

O chant qui peus les plus durs émouvoir,

Et dont l'accent dans les âmes demeure :

Et dea beautés, reviendra jamais l'heure

Qu'entre mes bras je vous puisse ravoir ?

Poème 55 des Amours de Cassandre : jeu de rimes retournant.

Huit premiers vers : deux fois l'embrassade reux/oir/oire/reux. Quatre derniers vers, après oses/roses, embrassade une fois oir/eure heure/oir.

Les rimes qui étaient masculines deviennent féminines, et inversement. Les rimes qui ouvraient la structure deviennent centrales, et inversement. Le système final redouble l'initial, en plus léger car le sonnet ne redouble pas son dernier jeu de rimes. Discrètement, à la légère, la périphérie se fait centre. Le centre se fait périphérie. Le masculin se fait féminin. Le féminin devient masculin. Et le tout rappelle, sans ravoir.

Les rimes retournent.

Les deux derniers vers interrogent le retour.

Et dea beautés reviendra jamais l'heure

Qu'entre mes bras je vous puisse ravoir ?

Le vous retourne l'attention vers les beautés que nomment les douze premiers vers : retour dans le texte. Ces beautés, le je désire les ravoir : retour dans l'existence, mais au futur, vers une heure impossible à prédire. Cette heure viendra-t-elle ? Le je ne s'accorde aucune réponse. Le sonnet suspend silence en visant le verbe ravoir, ou s'entendent par retour émouvoir, puis boire, ivoire, gloire et mémoire.

Ravoir ouvre silence et fait revenir mémoire. Il reprend tout le poème par son objet et il en signifie le désir relancé. Retour au texte. Retour à l'existence. Mélange savant de ces retours. Travail de mémoire. Poésie.

C'est bien là jeu total du vers, bien avant la crise pensée par Mallarmé, en toute connaisance du labour nécessaire au texte et à la vie, dès lors que beautés se dérobent et qu'il ne faut pas que roses, malgré le temps qui court, soient trop vite décloses. Ce jeu est subtil. Ronsard en sait l'art qui est, d'origine, retour...

Les deux derniers vers de son poème interrogent la possibilité du ravoir. Ainsi, ne répètent-ils pas : ils font rupture.

Les douze vers qui les précédent étaient introduits par O ou dépendaient d'une introduction par O. C'étaient des noms qu'accompagnaient leurs expansions relatives ou adjectives. Chacun d'eux disait une beauté de la dame.

Les deux derniers vers rompent cette suite de O. Ils brisent l'énumération possiblement infinie des beautés. Ils introduisent l'éventualité d'un ravoir, donc d'un retour, donc d'un arrêt du mouvement. Ils rompent et replient, rendant complexe le groupe qu'ils forment avec les deux vers précédents.

Ces quatre vers font unité du point de vue des rimes, mais le sens les oppose en deux moitiés. Le jeu des rimes, qui forme strophe, retourne les rimes du début du poème, et fait donc retour et repli, mais et dea indique une rupture, un élan, un appel au divin, une sortie de l'énumération potentiellement infinie des beautés. Quand la rime embrasse et retourne, la syntaxe fait rupture. Le et précisément disjoint.

Ce et joint aussi pourtant : il joint la question posée par les deux derniers vers à l'ensemble des douze précédents, et il joint les deux parts, qu'il oppose, des quatre derniers vers. Le et, ostensiblement, est double. En lui se repose, se montre, se construit le clivage unitaire des quatre derniers vers. Au et, et mieux encore au et Dea s'opère mélange. Le plus subtil pourtant se trame aux rimes.

Dans ce quatrain elles font doublement mélange : le central se fait périphérie, le périphérique se fait central. Le masculin devient féminin, le féminin devient masculin.

Dès lors le sol des oppositions ordinaires, et qui fondent, n'est plus sûr. Ravoir rime et ne rime pas à gloire et à mémoire. L'heure rime et ne rime pas à savoureux, à plantureux, à amoureux... Ce qui est au coeur peut être au bord. Le bord peut être centre. L'embrassé peut être l'embrasseur et inversement. Tout se mêle, comme en la rose, qui n'est naturellement pas lisse lys, mais plis, noeud vulvaire indécidable et délicieux, toujours chose, malgré l'ouverture, enclose.

Ici les rimes qui d'ordinaire opposent, font retour et annonce, font clairement, obscurément, délicieusement, mélange.

Et quel mélange ! Centre et périphérie, masculin et féminin... Que de philosophies retournées !

En ce petit quatrain final, les vers maillent et mêlent. La versification redouble le travail du et dea, son retour et son mélange...

C'est par retour et par mélange que la poésie est possible, au vif comme au texte, qu'elle n'est pas un venin pour la mémoire, qu'elle est un antidote à ce venin, nourissant vraiment, vertueusement, la faim de mémoire.

Sans retour, pas de poésie. Il faut qu' Orphée regarde vers l'arrière pour témoigner de son amour pour Eurydice, et c'est ainsi qu'il invente, selon Ovide, sa poésie plus légère, qui amène autour de lui la forêt attentive. Il faut donc l'arrêt, le mouvement arrière, la transgression de l'ordre obligatoire du temps, celui de la mort. Mais ce retour risque de rendre le sujet statue (de sel), et de plonger en mort les choses regardées. La photographie n'est pas nécessairement poésie, et peut même être l'antipoésie. L'énumération sur page ou marbre des choses du passé n'est pas nécessairement poésie, même si les choses sont belles. L'énumération peut statufier le sujet et être série stérile. Comment faire retour sans se pétrifier ? Comment faire vivifiant retour ? Telle est la double question de la poésie et de ce poème, qui lui répond par la forme d'une question.

Cette forme qui est le poème combine retour et mélange, et vise au silence après ravoir, qui n'est pas revoir, ni même ravir, et qui ne s'inscrit pas lui-même dans la mort. En ce silence où tout est clos, tout éclot par retour et mélange : la suspension fait retour au poème entier, à la voix et au chant des beautés.

Les douze premiers vers qui les énumèrent font eux-mêmes retour, sans revenir à l'identique.

Cela s'active dès le premier :

O doux parler dont l'apât douceureux

Doucereux fait retour vers doux. L'apât, par le son, et plus subtilement par le sens, fait retour vers parler... Et le chiasme Adjectif nom/ Nom adjectif ébauche la figure du mélange, que nourrissent aussi les valeurs complexes d'apât. Ce vers se retourne et devient autre. Sa deuxième partie reprend et redistribue les éléments de la première.

Ainsi s'installe le premier élément d'un ample système de retour entre voix et chant qui embrasse toute l'énumération des douze premiers vers.

D'abord les deux premiers :

O doux parler, dont l'appât doucereux

Nourrit encor la faim de ma mémoire...

Ensuite les vers onze et douze :

O chant qui peus les plus durs émouvoir,

Et dont l'accent dans les âmes demeure...

Par delà les beautés du corps que disent les vers intermédiaires, le chant rappelle le doux parler. La dureté émue par lui fait retour à la douceur. Les âmes réécrivent, et spiritualisent ma mémoire. Le charnel des premiers vers est transformé par le spirituel relatif des derniers vers, mais sans rupture, tout en mélange, comme il s'avère merveilleusement au mot accent, si délicat à définir, si précisément au contact savoureux de la voix et du chant, de la chair et de l'âme, de ce qui émeut et de ce qui demeure... Que dire sinon qu'accent met l'accent sur l'accent, qu'il est à la fois caresse et envol ? Une voix et un chant sans accent ne sont pas humaines. L'accent sans le chant ou sans la voix n'a aucun sens.

Entre voix et chant au poème de Ronsard sont enclos le front, les ris, les baisers, les cheveux, les coutaux, les feux jumeaux, les vermeillons, les perlettes, les diamants, les lys, ces beautés de la dame qui sont presque toutes dites (sauf les perlettes) au masculin. Le souffle mêlé au sens et devenant musique embrasse le corps dont il sort apparemment.

Au centre du système, dans le septième vers où le sonnet bascule, paraissent les feux jumeaux. Voix et chant tournent autour de cette figure du redoublement, de ces yeux qui font passage, comme le chant, et comme la voix, du dedans la Dame vers le dehors, et qui pénètrent le corps de l'amant. Feux, voix et chant transgressent les limites entre intérieur et extérieur, entre une personne et une autre. Ils sont pourtant distincts. Les feux font boire, la voix nourrit la faim, et le chant demeure en l'âme. Les feux empoisonnent d'un venin amoureux, mais la voix ne cesse de donner toujours plus faim à la mémoire, la nourrissant ainsi, et le chant, loin de donner à mourir, demeure. Ainsi le chant s'avère-t-il inverse du venin, et, peut-être même guérisseur, mais le chant vient, depuis la voix, par le venin des feux jumeaux...

Le poème tourne, les pensées se retournent. Les sens, les mots, les rimes se mêlent, comme en l'amour les corps, et comme aux livres et aux jardins, les roses.

Ces fleurs sont à la rime du distique, bien encloses entre les strophes aux vers embrassées.

Le vers 6 prépare leur venue :

De lis, d'oeillets, de porphyre, d'ivoire...

Le lys est blanc, l'oeillet souvent rouge, le porphyre est rouge, l'ivoire est blanc. Plus loin le vermillon est rouge, les perlettes et les diamants sont blancs. Le rouge s'oppose au blanc, comme le sang intérieur à la peau extérieure, comme le feu violent à la lumière pure, peut-être comme deux formes possibles de la mort. Mais la rose et le rose mêlent les deux couleurs. La rose est lys. La rose est oeillet. La rose est rouge, La rose est blanche. La rose est lys empourpré. La rose est simplicité, élégance, presque hautaine et phallique. La rose est complexité infinie, jeu de plis, secret. La rose ouverte est toujours enclose. La rose, dont oser l'anagramme fait apparaître Eros, est une virginité inépuisable et savoureuse.

Tout tourne et se mêle en la rose.

De mémoire de roses alors comment faire poème sinon par retour et mélange, ce qui, s'appelle métaphore ?

Le secret sera tu : il est le poème.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un poème de Ronsard 17:38 dans Littérature

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