« Chronogrammes »
mardi, 23 janvier 2007
Chronogrammes
Un chronogramme est un petit texte dont quelques lettres additionnées disent une date.
Ces lettres sont celles qu'employaient les romains pour écrire les nombres : I, V, X, C, L D, M.
En les extrayant d'un nom, et en les additionnant, on obtient la valeur chronogrammatique de ce nom.
Cent vaut cent. Dix vaut cinq cent neuf. VoLIiere vaut cinquante six... On peut se plaire à découvrir un sens caché au nombre ainsi extrait des noms. On peut pratiquer une guématria sommaire, parfois drôle, peu productive.
Dès l'Antiquité, puis au Moyen-Age, et même beaucoup plus tard, plusieurs auteurs ont employé le chronogramme pour dire des dates sans les rendre immédiatement lisibles. Un petit opuscule d'André Soutou en donne force exemples. On en trouve aussi sur Wikipédia :
Chronogramme inscrit sur le clocher de l'horloge du Palais de Paris en 1371 :
CharLes roi VoLt en Ce CLoCher
Cette nobLe CLoChe aCroCher,
FaItte poVr sonner ChaCVne heVr.
En additionnant les chiffres romains, on obtient :
C + L + V + L + C + C + L + C = 555
C + L + C + L + C + C + C = 600
I + V + C + C + V + V = 216
Total = 1371
De tels chronogrammes ont été mis sur des maisons, dans des églises, dans des poèmes, et sur toutes sortes de choses que l'on voulait discrètement dater.
Le travail n'était pas facile. Il fallait en effet que le texte eût un sens effectif, si possible intéressant, et bien formulé. Il fallait aussi que la somme de certaines de ses lettres produisît un certain nombre, choisi, et que le lecteur averti pût le lire. Le plaisir, pour l'auteur, était de travailler, selon ses choix, d'inclure le secret dans l'ostensible, puis de contraindre le lecteur à un effort, récompensé, de calcul et de pensée. Le lecteur s'enchantait de trouver, de participer d'un secret, d'avancer en méditations. Tout cela n'allait pas sans mélange et retournement. On pouvait même, par fantaisie, repérer là une trinité en acte : le texte visible représentait le Fils, le nombre invisible (dont tout procédait) figurait le Père, et le mouvement de l'un à l'autre l'Esprit.
Jésus Rubio s'est, quant à lui, initié aux chronogrammes par un petit livre opuscule d'André Soutou trouvé dans la librairie (désormais disparue) de Saint Affrique. André Soutou invitait à multiplier les chronogrammes. Jésus Rubio y vit le moyen d'inscrire le temps discrètement dans ses poèmes. Il travailla. Il maîtrisa l'exercice. Le labeur de la règle lui provoqua mieux le monde.
Conques parut un jour d'été sur nos chemins. L'abbatiale venait d'ête ornée de vitraux nouveaux par Pierre Soulages. Nous entreprîmes des chronogrammes dans nos petits carnets sous les voûtes, dans le clocher, autour des murs. Nous en faisions presque concours. Jésus s'y acharna. Il en fit un petit livre qu'accompagnèrent de précises photos en noir et blanc. Chacun de ses poèmes secrète la date d'installation des vitraux : 1994.
Voilà le septième : Notre conscience en ces lieux se construit, ce creuset où nous venons mêler terre et ciel .
On y relève : notre ConsCIenCe en Ces LIeVX se ConstrUIt, Ce CreVset oU noUs Venons MêLer terre et CieL
MCCCCCCCCLLLXVVVVVVIIII IOOO + 800 + 150 + 10 + 30 + 4 = 1994
Trente-six petits textes mettent en écho Conques, son ardeur, avec notre quête. Ce sont trente-six méditations de l'homme pour l'homme par Ptyx sonore roman entendu doucement. Le tout est léger, solide, gracieux, vide infiniment, comme le divin, et accueillant au chantier de conscience. Voilà dense poésie, en profondeur, suspendue.
Ces textes évoquent sans mot dire une même date. Ils bénissent sans Dieu le temps de la pose des vitraux par Soulages, et ce geste d'un moment s'impose sous eux par l'habile composition des lettres comme un réel, dérobé toujours par le temps, discrètement lumineux, une installation translucide et sans visages, toujours reformulée, presque invisible à l'oeil qui ne retourne pas.
Le secret est accessible, mais il est le secret. Il rayonne.
Tous les poèmes s'illuminent de leur nombre.
La mémoire, sous l'âge, en est enchantée.
L'idée et l'oeuvre sont belles. Nous n'en dirons pas davantage. Le livre a pratiquement disparu. L'Humanité seule en a dit mot. L'Astrée s'honore de l'indiquer.
Yves Le Pestipon |
15:41 dans
Littérature
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