« Monsieur Deltour »
jeudi, 25 janvier 2007
Monsieur Deltour
Monsieur Deltour habitait au troisième étage, dans un immeuble du boulevard Victor Hugo à Saint Affrique, au dessus du vieux bureau du Parti Socialiste.
Monsieur Deltour vendait des livres à la librairie qui faisait l'angle du Boulevard Victor Hugo.
Monsieur Deltour, parfois, mettait une dent de Mastodonte, quelques rostellaires blanches, et de longues bélemnites en vitrine parmi les livres.
Monsieur Deltour habitait seul dans son appartement-bureau où il y avait partout des livres, des pierres, jamais d'air.
Monsieur Deltour avait la jambe lourde. Il pouvait difficilement marcher. On racontait qu'il avait eu un accident très jeune, pendant la guerre. A la fin, il ne marchait plus.
Monsieur Deltour avait un gros cou.
Monsieur Deltour triait les milioles du Lutétien du bassin Parisien avec une loupe binoculaire et des petites pinces. Il classait les foraminifères, qu'il trouvait dans les grands Cérithes qu'on lui envoyait parfois. Il y avait des milliers de foraminifères dans ses petites fioles. Il me les montrait. Je voyais des mondes.
Monsieur Deltour me parlait de l'abbé Boulanger qui faisait la Carte géologique de Bédarieux, et qui lui amenait souvent des fossiles, des récits, des théories.
Monsieur Deltour savait tout des gisements de fossiles autour de Saint Affrique. Chacun lui en apportait des nouvelles. Il semblait avoir des espions partout. Je lui amenais en hommage des ammonites, qu'il identifiait, et des empreintes de Chiroterium.
Monsieur Deltour nous accueillait avec mon père vers dix heures du matin, et je regardais ses fossiles, et il parlait, et il me montrait des cartes. Il m'enseignait les noms des ammonites. J'apprenais de lui les sous-couches du Toarcien, les possibilités du Callovien du Larzac, les richesses de la gare des Cabrils. Je reconnaissais l'Amaltheus margaritatus, les laves de l'Escandorgue. J'apprenais les Walchia, les Volzia, et je rencontrais la Serpentine.
Monsieur Deltour n'écrivait pas. Son oreille accueillait les nouvelles des pierres. Il savait les savants, et il parlait.
Monsieur Deltour parlait du Pont du Diable. Monsieur Deltour savait où l'on trouvait les orthocères polies par la rivière vers Murasson. Il savait le pont de Labiras sous lesquels les schistes conservent des trilobites broyés, et jamais selon le sens de clivage. Monsieur Deltour avait entendu dire qu'on avait découvert des étoiles de mer dans la montagne de Lasserre, et nous partions avec mon père, peut-être monsieur Carel, ou Henri Salvayre, et nous ne trouvions pas, et les étoiles étaient peut-être le chemin.
Monsieur Deltour lisait des livres énormes. Monsieur Deltour connaissait Dostoievski.
Dans la librairie dont il semblait être un employé depuis l'origine des temps, monsieur Deltour vendait La Détermination pratique des fossiles. Je la lui achetais. Monsieur Deltour ne me disait pas qu'il fallait lire. Il lisait, et les trésors multipliaient sur sa table.
Monsieur Deltour ouvrait si peu les fenêtres que je me suis presque évanoui deux fois dans sa pièce. Il était impossible d'être plus à l'étroit que lui, et d'avoir davantage l'oeil.
Monsieur Deltour nous recevait le matin, quand j'avais déjà attrapé quelques goujons et des vairons à la rivière. Nous sortions toujours de son laboratoire avec à l'âme des chemins de Causse.
Monsieur Deltour rendait la terre désirable, mais il ne déambulait pas dans les gisements. Il n'est jamais venu avec nous aux éboulis de Fondamente. Je lui rapportais les lumachelles et les cristaux de pyrite. Un peu avant sa mort, comme j'avais découvert un nouveau gisement d' empreintes de pas, dans la vallée de la Sorgue, je lui ai donné de grandes dalles rouges avec de belles pistes. Il m'a remercié.
Ensuite il est mort. Je n'étais pas à son enterrement. La librairie du Boulevard Victor Hugo a vivoté quelques années, continuant à présenter parfois la dent de Mastodonte dont le nouveau vendeur ne pouvait plus parler.
C'est dans cette boutique en liquidation que mon ami Jésus Rubio a rencontré un opusucule d'André Soutou qui nous a ouvert le monde des chronogrammes. C'est, selon moi, au tout dernier moment de sa librairie, un dernier geste de monsieur Deltour.
Cet homme presque immobile avait plus d'un détour du monde dans son ombre, et sa parole abondait le ruisseau de Lauras, dont il m'enseignait subtilement les énormes ammonites.
Yves Le Pestipon |
21:14 dans
Tombeaux
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