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« La Vieille Morte »

vendredi, 16 février 2007

La Vieille Morte

Lundi soir, à la Cave-Poésie de Toulouse, Jean Monod, disant un poème, a fait entendre la Vieille Morte.

J'avais oublié ce nom. Ce nom m'est revenu.

La Vieille Morte.

Le poète fait entendre les noms.

Il les fait entendre roulés dans le gosier des temps, ces noms d'évidence pensive, si propres aux lieux et aux personnes, ces noms d'histoires et d'échos.

Jean Monod a dit La Vieille Morte, comme il a dit les noms des anciens peuples disparus, ceux des philosophes d'Agrigente, et le mont Fuji. Il a dit sur la Vieille Morte, et c'était une femme, cette montagne, et pour moi également un aven des Pyrénées, la Henne morte, dont Norbert Casteret m'enchantait quand je le lisais la nuit, enfant, malgré l'interdit de neuf heures.

Par la bouche de Jean Monod, son souffle, le drame sensible du poème montant de lui, je descendais l'oreille de la Henne morte, avec tout ce trou de haine, la vieille morte en moi depuis si longtemps.

J'ai exploré La Vieille Morte, en Cévennes, une après-midi, avec Jean-Pierre Nizet, pour des coffres mégalithiques.

C'était au mois de février dans des châtaigneraies, parmi des troncs fabuleux. J'ai vu des blocs et des chemins, la draille, vers Saint Etienne Vallée Française, où vit Jean Monod.

Dans un village aux environs, une nuit d'hiver, nous avons dit ensemble des poèmes avec Serge Pey. Un matin d'été, dans le temple de ce village, j'ai assisté à un culte dont j'avais préparé le sermon avec Jean-Pierre. Nous venions de trouver de l'or. Le ciel était immense. La parole était belle.

Quand Jean Monod à dit La Vieille Morte, j'en ai entendu les moments en moi, la chance que j'avais eu de marcher sur elle, d'y sentir le verbe.

Dans la nuit de Toulouse, après les poèmes, avec Agnès et Juan, nous avons marché à la recherche d'un café. Ce soir là, vers minuit, tout était étrangement fermé. Nous avons erré. La ville semblait morte. Nos pas de Toulousains semblaient perdus.

Juan Jimenez, andalou flamenco, s'étonnait comme moi de tous ces cafés fermés si tôt. Nous avons erré sur les boulevards. Rien d'agréable. C'est le café Les Américains qui nous a accueillis. Les Américains... J'arrivais d'Amérique. Jean Monod paraissait être l'inverse de cet établissement médiocre.

Nous y avons parlé. Le poème était notre entretien. Et puis l'oubli de nos rêves. Et puis le roman que travaille, et qui travaille, Jean depuis des années. Et puis La Vieille Morte... Nous avons parlé de ce nom. Jean Monod a raconté son histoire, telle qu'elle est dite en Cévennes, celle d'une vieille femme qui aurait eu un enfant, contre les interdits collectifs de l'âge, et qui aurait été condammée à porter dans la montagne une très lourde pierre, comme un mégalithe, et qui finalement serait morte. Il nous disait que les paysans montraient cette pierre. Il nous disait surtout qu'il voyait dans cette histoire la trace de l'antique rupture avec le temps où les femmes n'étaient pas écrasées par les hommes, ce temps où les homes n'étaient pas seuls à détenir le pouvoir, quand les femmes pouvaient faire à leur guise des enfants avec qui leur plaisait. Il nous disait qu'il n'avait jamais entendu personne faire pareille interprétation du récit de La Vieille morte.

Nous l'écoutions.

Nous rêvions à ce temps d'avant les cités, en ville, près du Théâtre de la Cité, où règne le frelat, et nous entendions l'écho de ce temps des déesses-mères, où l'on n'était peut-être pas contraints à être homme ou femme, c'est-à-dire dominant, ou dominé, quand l'échange réel était possible, en rythme.

Et nous sentions que cette condamnation à porter la pierre jusqu'à en mourir était le décret posé, déjà par l'Etat, contre la poésie, cette aventure libre des sujets avec leurs corps pensifs, la légèreté de la marche, et qu'elle était l'amorce, pour tous les poèmes résistants, du deuil.

Nous échangions à propos de La Vieille morte au café des Américains. Roman présent...

Nous écoutions cette parole, et nous nous souvenions que chez Maupassant, au nom si bien porté, on puise les vieilles mortes aux rivières, où elles se sont noyées.

Vieille morte, vocable profond pour une montagne !

La Vieille Morte était le poème, la langue libre, et nous cheminions dans nos âmes, au café des Américains, avec les yeux de notre main qui est la mère de nos pensées.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La Vieille Morte 8:45 dans Jean Monod , Littérature

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