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« Les radis, c'est génial »

samedi, 28 avril 2007

Les radis, c'est génial

Ce matin, vers neuf heures, rendu dolent par mon anniversaire, l'humanité, ma vanité ou le climat, je me suis rendu place Pinel.

Je voulais arroser les radis que j'y ai semés pour communier un jour avec la Place. Le ciel était bleu, mais plâtreux. Les tilleuls étaient d'un riche vert, mais encore sans fleurs. Personne sur le boulodrome. Pas une voiture en circulation. Je m'étais muni d'un bidon vide car je parie qu'il vaut mieux arroser avec l'eau de la place Pinel les radis de la place Pinel.

Soyons tautologiques.

Cheminant, je sentais pourtant mon acte se dérober. L'indifférence le corrodait. L'incompréhension d'une notable part de l'Humanité à l'endroit de la place Pinel mettait du mou à mes mollets. Mon pas était peu assuré. Les raisons d'indifférence à la place Pinel composaient un brouillard nombreux que je traversais avec fatigue. Pas une main amie, me semblait-il. Le débat des deux tours, le torchage des culs, les familles, l'humour, Dieu, la santé, la relance des Humanités, tout comptait plus que mon sujet.

Certains matins, un homme tremble.

A la seule fontaine qui demeure place Pinel, j'ai rempli mon bidon.

Deux femmes et un homme parlaient devant l'aire de jeux. Je les ai franchis, eux et leurs petits chiens. J'ai senti leurs regards pendant que je dépassais le toboggan, m'approchais des radis, les contemplais parmi les arbustes, ces pauvres menacés par la sécheresse et les pieds...

Je les caressais.

La place Pinel était immense. Pas un souffle d'air. Je versais l'eau de mon bidon sur mes plantations. La terre absorba..

Près de l'entrée de l'aire, les trois personnes âgées persistaient. Peut-être imaginaient-elles que j'entretenais des plants de cannabis... Je leur prêtais des pensées mauvaises, d'affreux soupçons. La mélancolie des matins rend parfois méchant.

Je ne pouvais pas quitter l'aire de jeux sans emprunter la porte, et donc croiser mes espions. Franchir audacieusement la grille verte pour les éviter aurait accru leurs soupçons. Vu pour vu, mieux valait risquer affronter leurs regards au plus près.

Après arrosage, je me suis dirigé d'un pas calme, l'air dégagé, vers le toboggan. J'en ai fait le tour en considérant la chouette jaune qui le domine, et même en me retournant vers le kiosque vide. J'ai éprouvé mon pas sur le sol meuble et vert de l'aire de jeux, ce sol qui protège les enfants des miasmes et des aspérités. Enfin, j'ai ouvert la porte de la grille, juste parmi les trois personnes et leurs chiens.

Une des dames m'a souri, détendue, heureuse visiblement.

-

Excusez moi, me dit elle, mais pouvez-vous me dire ce que vous faites. Je voudrais savoir...

Beau sourire. Oeil vif. Intérêt manifeste de l'autre dame, et du monsieur, assis sur un banc.

- J'arrose des radis, dis-je.

-Ca alors, des radis.

-

Oui, ajoutai-je, nous avons semé des radis avec quelques amis. Et nous les arrosons, en cas de besoin. Nous comptons les manger un jour.

- Les radis, quelle bonne idée ! Moi, aussi j'en ai chez moi. Et avec la chaleur qu'il fait... Mais faites attention, avec les gens qui pissent dans le coin, quand vous mangerez vos radis...

- Je crains surtout les courses des enfants.

- Non, non, dit le vieux monsieur. Pas les enfants. Ils n'y vont guère. Mais il y a des SDF, parfois. Remarquez, maintenant, le nôtre, il va là, dans ces buissons...

Ils évoquèrent la vie du SDF du kiosque, revenu depuis quelques semaines, après un séjour à Nice, et qui remettait tous les jours son matériel dans la voiture. Les avis divergeaient. Les informations n'étaient pas les mêmes. Une des dames l'aimait bien. L'autre le soupçonnait de boire. Le vieux monsieur avait beaucoup parlé avec lui.

Le ciel était bleu. Le vert des tilleuls était délicieux. Mes radis se sentaient sans doute à l'aise.

- Les radis, c'est génial, me dit, rêveuse, une des dames.

Je l'aimais prodigieusement. Les radis, c'est génial.

Comment ne pas savourer ? Ces personnes savent leur place Pinel, la terre, et écoutent les rêves sans domicile fixe.

Tous les jours, elles se promènent place Pinel, et elles la parlent. Elles ne savent rien de mes études, ni moi des leurs. L'essentiel est discret, attentif, salutaire.

Leurs visages, sans dérision, ont rafraîchi mon matin. Leur question m'a donné baptême.

Je suis radieux des mille dons que me fait le désir.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Les radis, c'est génial 20:38 dans Place Pinel

1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le mercredi 2 mai 2007, à 11:12, Ah. [TypeKey Profile Page] écrivait :

    Ce genre de rétrospectives, ça n'est pas mal aussi...

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