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« Banalyse et place Pinel »

mardi, 22 mai 2007

Banalyse et place Pinel

Jean Cléder m'a fait découvrir les Cahiers de banalyse.

Il m'en a adressé deux numéros, datés de mai 1984 et de juin 1986. Voici le début du premier :

Un jour, où nous nous ennuyions, ni plus ni moins que d’ordinaire, mais où nous étions, sans doute, décidés à ne plus être dupes des moyens par lesquels nous trompions l’ennui, nous eûmes une idée.

Il s’agissait de séjourner quelques jours dans un petit hôtel, en face d’une petite gare, pour y constater ce qui s’y passait. Il fut également décidé d’inviter un certain nombre de personnes à nous rejoindre par voie ferroviaire dans cette «campagne d’observation du banal ». Nous nous devions ainsi d’être présents à tous les trains sur les quais de la gare, afin d’accueillir d’éventuels audacieux. L’expérience eut lieu à Fades (Puy-de-Dôme) en juin 1982. Son bilan fut tel que nous avons décidé de la reconduire tous les ans, sous l’appellation du « Congrès ordinaire de Fades ». La seconde édition s’est réalisée en juin 1983.

D’un point de vue extérieur, il est tentant de réduire ce jeu à une plaisanterie ou à une réminiscence surréaliste tardive. En le pratiquant, nous avons, quant à nous, été surpris par ce qu’implique pour la pensée sa confrontation au dérisoire.

Nous avons appelé « Banalyse » l’agitation mentale, encore assez confuse, que provoque cette expérimentation peu raisonnable, mais exigeante, d’une réalité sans intérêt, mais problématique. Qu’on n’imagine cependant pas que ce terme recouvre un quelconque contenu de savoir : èst banalyste celui qui, ayant eu vent du Congrès de Fades, a été fortement tenté d’y venir.

Que Jean Cléder soit ici remercié pour m'avoir fait connaître ces splendides cahiers, qui devraient être obligatoires.

La banalyse peut évoquer l' antiparanoïa, telle que la pratique et la définit Moïse Algayon : il s'agit en effet de se confronter, en groupe, et discrètement, au banal, figuré par la gare de Fades ou par l'escalator des Nouvelles Galeries de Toulouse. Cependant, si le banal, volontiers identifié au quasi vide, au non événementiel, à l'extrêmement fade, est un concept central pour la banalyse, la pensée algayonnesque lui réserve un mince rôle. L'escalator des Nouvelles Galeries, manifestement plein de gens avides de consommer, et pressés par toutes sortes d'impératifs tels que le Réveillon, la Fête des Mères, ou les Soldes, est d'abord perçu comme une machine à susciter la paranoïa, qu'il est possible de retourner, par un usage délibérément vain, donc jouissif, en antiparanoïa.

Loin du Surréalisme, tout comme la banalyse, Algayon n'imite pas la méthode paranoïa-critique de Salvador Dali, puisqu'il ne crée pas d'oeuvres, et ne déchaîne pas sa propre paranoïa. Monter et redescendre une trentaine de fois l'escalator des Nouvelles Galeries de Toulouse avec quelques amis se suffit. Cette suffisance le rapproche de la banalyse, mais Moïse, comme son illustre homonyme juif, travaille à libérer des délices troubles de l'esclavage quand les activistes des Cahiers de banalyse n'espèrent aucun bénéfice moral, thérapeutique, voire politique de leur Congrès. Ils ne se définissent pas comme anti. Leur espoir, sans démiurgie, est au constat seul du banal. Ils aboutissent, sans vouloir changer le monde, à cette question magnifique : Que faisait-on là ?

Cette question évoque la question centrale que se posent les équipes d'Astrée quand elles s'aventurent, par exemple, au fond de buissons hostiles, ou dans les déserts de la Chine de l'Ouest : Qu'est-ce qu'on fout là ? Notons cependant, outre le glissement significativement lespinassien vers une certaine familiariarité, le choix de la difficulté, l'aventure audacieuse, et l'insistance sur le présent : qu'est-ce qu'on fout là, telle est précisément la question, mais en lieux qui ne sont pas fades, et qui urtiquent. Si Astrée, comme la banalyse, se nourrit de la question de l'être-là, les plats et la digestion sont autres. Donc les crottes.

La différence devient criante, et sonore, quand on songe à l'invention de la Place Pinel, telle que l'Astrée, la met obstinément en toile, en scène, ou par terre entière.

Certes, la place Pinel est banale, puisque des places analogues existent partout au monde, dès qu'y peuvent se cotoyer une aire de jeux, quelques arbres, un boulodrome, des bancs, des chiens qu'on promène, et un kiosque. La place Pinel s'oppose donc à l'extraordinaire affiché tel qu'il s'en rencontre au Taj Mahal ou au Mont Saint Michel. Elle est résolument quelconque.

Le banal peut-il, cependant, s'observer ? La place Pinel n'est-elle pas la preuve du miracle, c'est-à-dire de l'extraordinaire en actes, le réel, pour tout dire, dès qu'on l'observe avec intelligence et désir ?

Considéré, le banal s'étoile. Il se peuple d'astres, plus brillants les uns que les autres qui s'ordonnent en constellations surprenantes. Le banal devient un ciel qui nous invite. S'il se constate donc, il est inobservable pour nous, grands chieurs de permanentes métaphores.

La place Pinel est une démonstration en actes de la mobile inexistence du banal dès lors que l'on prétend prouver, par observation, son existence. En somme, toute théologique, le banal, être de fuite, est divin car absconditus. La place Pinel manifeste la continuité du miracle.

Dès lors, au Congrés constatif, les équipes d' Astrée opposent, place Pinel, le poème en actes divers et dont la scène est l'univers, et la monade, confuse vérité du Kiosque.

La place Pinel est un tympan qui fait, par ce kiosque, sonner le tout en nous. Elle est un port d'où s'embarquent, chargés de terre, les pinélisateurs. Elle est un berceau où viennent veiller les ailes et le nombre du monde. Elle est l'accueil nocturne et sûr dont la courbe du kiosque fait le tour sans finir.

Le merle à tête blanche, le parapluie renversé, les poux, les radis, Rome, tout y surgit... Foin d'analyse. Baisons ce réel.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Banalyse et place Pinel 14:16 dans L'Astrée

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