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« La chaise de Giscard »

lundi, 4 juin 2007

La chaise de Giscard

C'est un devoir de mémoire.

Il faut rappeler la Chaise de Giscard.

Il faut la rappeler aux générations neuves, et aux oublieux.

Trop peu de gens s'en souviennent, vraiment : l'auteur du Passage fut un jour Président de la République, et il ne le fut plus.

Un jour de mai 1981, il s'adressa aux français pour leur dire au revoir. Il leur laissa la vision d'une chaise vide, ou plutôt, la vision du haut d'une chaise vide, la partie basse, si essentielle au cul , étant cachée par un bureau, équipé d'un verre d'eau.

Valéry Giscard d'Estaing s'éloigna vers le fond du plateau. Il laissa durablemrent les français contempler une chaise vide tandis que s'entendait, selon le rythme soigneusement ralenti par lui, la Marseillaise.

Cette performance rendait manifeste une méditation active sur l'art occidental.

Giscard montrait la chaise, la chaise même, la chaise vide. Il la montrait après l'histoire, avant l'histoire, sans l'histoire. Réagissant à Baudrillard, il en faisait un signe saturé de sens par l'acte même qui la vidait. Il l'emplissait du sens de son absence. Il lui donnait parole infiniment en se taisant. Il fondait ainsi, avec l'appui de la Marseillaise, et indirectement de Francis Ponge, un nouveau lyrisme.

L'art occidental a tardé aux choses. On montra d'abord les corps, figures terrestres du céleste. A la Renaisance, les tableaux se peuplèrent de choses. Carpaccio emplit ainsi le bureau de Saint Augustin, mais il fallait du temps encore pour montrer les choses, seules, ce qui fut fait massivement au XVIIème siècle, par le biais des vanités. Van Gogh le premier montra une chaise, une chaise seule, la chaise de Van Gogh. Plus de ciel, plus de corps, presque plus rien d'autre que la chaise se montrant chaise. Van Gogh, cependant, laissa sur la chaise, une pipe, sa pipe, trace d'homme, parole fumeuse. Magritte alla plus loin en affirmant, sous une pipe par lui représentée, et sans chaise, ceci n'est pas une pipe. Giscard quant à lui de ne dit rien d'autre qu'au revoir, et il nous laisse, son corps et son règne étant ôtés, face à la chaise, une partie visible de chaise. On l'aura compris : Ceci n'est pas une chaise. Mais ceci est excactement une chaise. Il est impossible, sans vanité, d'être plus et moins chaise que cette chaise, et donc, en dernière analyse, l'homme tout entier. Nul besoin dès lors de dire : Ceci n'est pas une chaise. Magnifiquement Au revoir suffit.

Daniel Arasse, plus tard, écrira on n'y voit rien. Giscard en 1981 disait déjà, de manière beaucoup plus forte : au revoir.

Seule Mallaury Nataf, dansant sans culotte, au club Dorothée, en 1994, a pleinement perçu et dépassé la leçon giscardienne. Elle a recours à l'absence, non du corps, mais de la chose. En somme, là où Giscard disparaît par ostension de la chose, le corps de Mallaury, et tout son être, s'ostentent par sa disparition.

Mais la chaise de Giscard, elle-même, a disparu. Personne ne sait où. Giscard, anticipant sur la culotte, avait pensé cete disparition.

On se demande si la culotte de Mallaury n'est pas sous la chaise de Giscard, seule réponse possible de Mallaury à Giscard.

Mais où est la chaise de Giscard ? Telle est la question, celle qui demeure, persiste, l'incontournable qui nous hante.

Et, là, Giscard visiblement dépasse Mallaury Nataf, peut-être trop attachée à Support/Surface, et sans sens de l'histoire.

L'auteur du Passage a fait culbuter par l'histoire au néant l'objet qu'il a montré, dans l'instant de sa monstration, et ceci dès la Marseillaise. Il a organisé l'Ascension de la chaise en disparaissant lui-même du plateau, et en laissant lentement tourbillonner l'histoire. Il a inauguré cet effacement démonstratif en signifiant, génialement, un au revoir.

Nous vivons désormais ce perpétuel au revoir.

On n'en a pas fini avec Giscard.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La chaise de Giscard 16:24 dans Giscard , L'époque

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