« Les pouces de Montaigne I »
lundi, 18 juin 2007
Les pouces de Montaigne I
Montaigne a écrit Des pouces.
Deux petites pages : chapitre 26 du livre II des Essais.
S'y juxtaposent, tirées de la bibliothèque, des anecdotes jointes aux pouces. Ce chapitre n'a pas d'ordre apparemment. Il ne conclut pas.
Isabelle Pantin, dans l'édition des Classiques modernes remarque : Cet embryon de chapitre n'est guère qu'une collection de citations, réunies selon la méthode des « lieux communs » et presque toutes tirées du commentaire de Béroalde sur Suétone et d'un adage d'Erasme.
Il faut franchir Pantin pour lire Montaigne. Lisons le. Relisons le. Savourons ses entrelacs en nous entresuçant.
Montaigne compose un texte. Il introduit d'abord Tacite et les barbares : Tacitus récite que parmi certains rois barbares, pour faire une obligation assurée, leur manière était, de joindre étroitement leurs mains droites l'une à l'autre, et s'entrelacer les pouces; et quand à force de les presser le sang en était monté au bout, ils les blessaient de quelque légère pointe, et puis se les entresuçaient .
Politique internationale donc. Technique plaisante de paix. Loin de passer accord entre eux, par instance bureaucratique, papiers ou discours, ces barbares se joignent les mains, mêlent leurs pouces, se les blessent et se les entresucent. C'est de la diplomatie en actes physiques. Les corps se font verbe. Et cela par ces petites choses assez laides apparemment, douteuses en tout cas quant à leur grâce, et dont on peut se défaire sans mourir.
Les petits pouces devenus grands de ce monde.
Point de diplomates, d'articles innombrables, de douteux G8, mais un entrelacs de pouces et de bouches.
La proximité des mains d'abord, puis la blessure, et enfin le mélange des sangs. Des périphéries des mains et des corps s'enfoncent dans les bouches, y font échange qui fondent la paix. Efficaces et humains, ces barbares qui se sucent le pouce : Montaigne constate.
Essayez. Essayons. Suçons nous le pouce les uns les autres.
Imaginez Poutine et Bush se glissant l'un l'autre pouces en bouches, ou François Hollande et Ségolène Royal, ou nous avec l'ennemi. Ces barbares, dont parle Tacite, étaient décidément doux. Sans mot, sans mâts ni fertiles ilots, ils faisaient, tacitement, loin de César, et de son pouce phallus, par mixte et texte de leurs corps, accords.
Maints pouces distincts mêlés fondent sens pacifique par un mélange volontaire. Tel est le texte, nécessaire à la diplomatie, non de l'esprit, comme l'escompte l'Académicien Fumaroli, mais des corps. Le chapitre Des pouces, par exemple, fait jonction entre des péninsules périphériques de corps, telle des citations étranges, les presse, suscite minces blessures, et pratique réciproque succion. N'est-ce pas là composer ? Entrelacs, blessure choisie, réciproque succion, cette triade est nécessaire.
Montaigne, la fait ici bien voir, mais Isabelle Pantin préfère pousser sa note :
Cet embryon de chapitre n'est guère qu'une collection de citations . Ah, ce ne... que !
Deux petites pages après les barbares entresuceurs, le chapitre se clôt par cette indication : En Lacédémone le maître châtiait les enfants en leur mordant le pouce.
Le texte mène de la réciproque succion à la morsure unililatérale. Il conduit d'une relation voulue égale entre barbares qui s'entresucent à la punition qu'un maître inflige à des enfants. Dans le premier cas, la relation est entre hommes qui peuvent se parler, mais choisissent un autre jeu de bouche. Dans le second cas, la relation va de qui peut parler vers qui ne sait pas parler – l'enfant - et qu'on empêche au mieux de parler en lui mordant le pouce, tandis que le maître lui-même renonce, pouce en bouche, à parler d'intelligence. Le texte mène des suceurs égaux au mordeur dominateur.
Vaut-il pas mieux s'entresucer que mordre ?
Par la toile, me vient un texte que mon ami Fréderic Hossey m'adresse de Belgique où il l'a cueilli dans un journal anglais. Entrelaçons sa leçon à nos lignes :
Woman jailed for testicle attack
A woman who ripped off her ex-boyfriend's testicle with her bare hands has been sent to prison.
Amanda Monti, 24, flew into a rage when Geoffrey Jones, 37, rejected her advances at the end of a house party, Liverpool Crown Court heard.
She pulled off his left testicle and tried to swallow it, before spitting it out. A friend handed it back to Mr Jones saying: "That's yours."
Monti admitted wounding and was jailed for two-and-a-half years.
'Pulled hard'
Sentencing Monti, Judge Charles James said it was "a very serious injury" and that Monti was not acting in self defence.
The court heard that Mr Jones had ended his long-term but "open relationship" with Monti towards the end of May last year.
The pair remained on good terms and on 30 May she picked him up from a party in Crosby and went back for drinks with friends at Mr Jones's house.
An argument ensued and Mr Jones said there was a struggle between them.
In his statement, Mr Jones said she grabbed his genitals and "pulled hard".
Cette dame décidément préférait mordre à sucer. Libre à elle. Montaigne, comme les barbares, ne partage pas cet avis. Il suggère, au contraire, d'aboucher les extrêmités, de les blesser même, pour la jouissance de la pensée, qui est la paix.
Ainsi peut-on le lire
.Si un lecteur approche, blesse et abouche, le maître terminal qui mord se mêle aux barbares initiaux qui se sucent. Et le chapitre s'en compose.
.Isabelle Pantin ne l'a pas senti. Nous pousserons plus loin notre avantage....
Yves Le Pestipon |
23:17 dans
Littérature
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1.
Et pour illustrer cela: http://morpheen.canalblog.com/archives/2007/03/30/4470764.html
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