« Les pouces de Montaigne II »
samedi, 23 juin 2007
Les pouces de Montaigne II
Autour des Pouces, nous avons tourné.
Mêlons nous, ce jour, aux mots de Montaigne. Comment font-ils passage des barbares qui s'entresucent aux Maîtres lacédémoniens qui mordent ?
Au premier bout du chapitre, des barbares fondent obligations assurées par pouces entresucés. Que de s ! La double succcion s'entend, se perçoit aux yeux, se met en forme littérale. Dès l'initiale du texte, Tacitus récite semble entrelacer un mot dans l'autre, mener à les blesser de quelque légère pointe, à les entresucer.
Tacitus récite... Qu'on salive ces sons ! Qu'on en soupe !
Montaigne laisse visiblement l'initiative aux lettres.
Il passe pourtant vite à la suite : Les médecins disent que les pouces sont les maîtres doigts de la main. Les Grecs l'appellent antikeir comme qui dirait une autre main.
Fini Tacitus récite, voici les médecins disent : certes, on retrouve de de à di quelque entresuccion de mots, mais les Médecins ne sont pas Tacite, dire n'est pas réciter, et les sons changent. Il n'est plus question de l'usage des pouces, saignant faisant signe et disparaissant diplomatiquement en bouche, mais de leur valeur disible et visible : que vaut le pouce par rapport à la main ? Comment le juger quand on le compare à l'organe dont apparemment il dépend ?
Pour cette estimation, Montaigne, quittant les barbares, se tourne vers les médecins romains et vers les grecs, tous gens du verbe. Selon les premiers, le pouce est maître doigt de la main. Selon les seconds, il est une autre main. Il vaut donc mieux que ce que l'on imagine.
Les grands civilisés de l'antiquité l'ont dit.
Cette partie, qu'on pourrait croire secondaire, et dont usaient des barbares pour fonder la paix, vaut autant que plus grand qu'elle. La partie n'est pas le tout, mais peut lui être un autre égal. Montaigne tourne les pouces de la succion vers la monstration, et de l'emploi vers l'estimation.
Ainsi s'engage ce court chapitre, qu'il est dommage de réduire, comme le fait le professeur Pantin, puisqu'il s'augmente d'être lu, pour peu qu'on aime l'entresuccion. Il vaut mieux que ce que l'on imagine si l'on considère sa taille seule. Il est un maître chapitre. Peut-être aussi important que l'Apologie de Raymond Sebond
Poussons en lui plus loin, cependant.
Si les pouces, visiblement, valent, les hommes sont fondés à les employer comme signes en d'importantes circonstances. Le texte de Montaigne se lit alors en deux directions : l'avis des médecins romains et des grecs aide rétrospectivement à comprendre les pratiques des barbares, mais il justifie aussi prospectivement l'emploi spectaculaire que les romains font parfois de leur pouces :
C'était à Rome une signification de faveur, de comprimer et baisser les pouces, "Fautor utroque tuum laudabit pollice ludum" ; et de desfaveur, de les hausser et contourner au dehors, "conversi police vulgi Quemlibet occidunt populariter".
Les romains, contrairement aux barbares, ne cherchent pas la paix par les pouces discrets. Ils en font spectaculairement un signe critique, qui fait vivre ou mourir. Sont-ils pas plus barbares que les barbares ? Peut-être. A nous lecteurs de juger, par un retour, non des pouces, mais justement Des Pouces, ce chapitre décidément silencieusement retors.
Que ferons-nous de nos propres pouces ?
Notons du moins que Montaigne se tait des siens : ce silence fait son texte.
Pouce, pour l'heure !
Yves Le Pestipon |
23:07 dans
Littérature
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