« Notes et dérives sur Récoltes et Semailles »
jeudi, 28 juin 2007
Notes et dérives sur Récoltes et Semailles
Il est difficile d'échapper aux cercles.
Surtout lorsqu'ils s'oublient dans des évidences qui façonnent nos vies.
"Toi qui défait le cercle qui me fait, ne me défait pas" proclame avec force le poète Serge Pey.
Le vrai travail, celui qui défait les cercles sans défaire ce qui s'y tient, celui qui élargit sans cesse l'horizon du cercle et circonscrit un plus large être-ensemble, ce travail se fait dans l'invisible, avant même qu'une ligne ne soit tracée, qu'un mouvement démarre.
Au commencement, je savais que tout avait déjà commencé bien avant, bien avant tout langage.
Comment se tenir des deux côtés d'un cercle ?
Je vois dans ma tête, comme une réponse ironique et naïve à la fois, ces enfants d'autrefois qui jouaient à faire filer les cercles, les pneus et autres chambres à air, le long des champs, en un éclat de rire, en une complicité toute simple.
Une recherche fondamentale commence d'abord peut-être par ce rire qui interroge les évidences les plus immédiates, qu'est-ce qu'un cercle, dans quoi se trace-t-il, l'intérieur et l'extérieur du cercle sont-ils intrinsèquement modifiés par ce simple tracé d'écolier sur la feuille blanche. Qui a inventé cette feuille blanche ? Que désigne-t-elle ? Qu'est-ce qu'un espace géométrique ? Existe-t-il des espaces non géométriques ? Les idées, les sentiments, les émotions que nous avons, ont-ils un contour ? Les mots que j'emploie sont-ils finis, délimités, circulaires ? Ou bien n'est-ce qu'un nuage impalpable de probabilités se ressaisissant à l'occasion d'un usage, d'une "actualisation" ?
Dans la création, il me semble qu'il y a ce moment de solitude où quelqu'un se risque à ses questions à lui, qu'il est le seul à pouvoir poser d'une certaine manière, et il y a aussi le moment de tout le monde, de l'histoire et de la communauté où les fruits de la solitude se construisent dans le rapport aux autres, dans le rapport à la matière, à la signification et à la provenance du monde. Tout est ici très délicat car ces questions singulières appartiennent sans doute à l'innommé, c'est dire qu'il faut s'inventer une autre langue pour pouvoir formuler ne serait-ce que le début de telles questions. Il n'est pas obligatoire que cette langue de création appartienne à l'ordre du discours rationnel. C'est toujours, quoi qu'il en soit, une certaine manière de voir, de sentir, d'agir, d'être avec les autres.
Souvent, on ne parle pas de ce travail en amont, de ce risque où quelqu'un se façonne une vision des choses qui renouvelle le cercle du pensable où se contient de force le monde. Ce n'est pas le moindre mérite de cet étonnant "pavé" de plus de mille pages, Récoltes et Semailles du mathématicien Alexandre Grothendieck, que de méditer patiemment et clairement sur ce qu'est véritablement le mouvement de la recherche. J'aime son idée du bâtisseur qui refuse de s'enfermer dans la maison où on l'a toujours déjà mis et qui, scandaleusement, va ailleurs bâtir une autre façon d'habiter pour les autres, sans jamais s'en satisfaire pour lui-même. C'est que, pour ce genre de bâtisseur, toute limitation de l'espace sera toujours insatisfaisante, comme un désir fou de se tenir dans le dehors, entre les maisons, hors de l'habitable, là où précisément règnent le silence, l'impensable, l'erreur ( Paul Klee dirait ici : "le pays fertile" ).
Pour sortir du cercle, il faut au préalable en sentir tangiblement les limites, se heurter à elles. C'est du dedans du cercle que l'on gonfle, avec tout l'air du dehors, un autre cercle qui finira par contenir le cercle où l'on était. Éclater le cercle, se jeter d'un coup hors de tout dedans, c'est éclater dans l'espace, devenir gazeux, existence insoutenable pour les animaux lents que nous sommes. Relire le bestiaire monstrueux de Lovecraft comme un traité d'éthique où l'horreur est souvent un éclat de rire masqué.
L'enfant fait filer les cercles de fortune qu'il trouve dans des débarras, des greniers, des décharges, il prend ces êtres morts et les balance dans le monde, cercles pleins de la vie qu'il leur insuffle.
On est parfois et l'enfant et le cercle enfouis, oubliés, enfermés sous la monstruosité pesante de l'être adulte, cet animal imbécile qui fait bien souvent du conformisme son propre terrier, son propre tombeau. Des deux côtés du temps, l'enfant et le vieillard se tendent la main dans la même pratique d'un monde à refaire et d'une image de soi malléable, souple, en devenir. Rien à perdre est le joyeux refrain qui les envoie sur les routes, ils construisent des cathédrales d'instant sur de l'imprévu, habitent des morceaux de temps brefs comme de l'éternité, comme autant de durées qui ne finiront jamais.
Je sens souvent douloureusement en moi comment je trahis cet enfant et ce vieillard que je suis, comment je les fais taire sous les prétextes d'une certaine responsabilité et respectabilité de valeurs qui ne sont pas vraiment les miennes. Ma servitude volontaire m'écoeure, m'écoeure encore bien davantage que celle des autres que je n'ai pas le droit, au fond, de juger.
Les pages les plus émouvantes du livre de Grothendieck sont sans doute pour moi celles où il a le courage de s'inclure lui-même dans la critique précise qu'il adresse à la "communauté scientifique" actuelle. Il constate sans complaisance la perte de la notion capitale de respect de l'autre, perte qui englue la recherche dans la consécration narcissique des chercheurs en place et qui met en péril les nouveaux enfants fous qui gonfleront les cercles de l'avenir. Chemin faisant, sa critique lui permet de se porter jusqu'à une connaissance de soi, connaissance toujours délicate car à l'intérieur du cercle de soi, il est bien difficile de ne pas avoir une image faussée de ce que l'on est. Cette spontanéité à fleur de peau, cette authenticité de ce regard sur soi, qui n'est pas sans faire rappeler celle du Rousseau des Confessions, est une manière d'indiquer la nécessité de ce vieux lien oublié qui relie la recherche scientifique avec l'éthique et la subjectivité. Michel Foucault, dans l'Herméneutique du Sujet, déplorait avec force la brisure de ce lien, brisure apparue dans la constitution de la science moderne avec la séparation radicale du sujet et de l'objet. Comme si la connaissance de l'objet - sur des critères précisément d'objectivité - n'impliquait plus une connaissance de soi, rejetée comme une subjectivité qui n'aurait plus sa place dans la démarche scientifique. Grothendieck affirme fermement, pour sa part, que les plus grandes trouvailles qu'il a obtenu, sont en rapport avec le monde du rêve, entendu ici comme une large vision, une grande intuition, sans laquelle les outils et théorèmes mathématiques ne sont que lettre morte.
Récoltes et Semailles est une tentative pour se tenir sur ce cercle qui relie l'ensemble de ces questions, c'est un parcours qui se recommence toujours sous la force d'un doute qui n'épargne ni l'auteur, ni le lecteur. On peut certes se lasser de ces allées et venues parfois redondantes qui tissent la toile des obsessions de l'auteur, on peut - et c'est mon cas - contester l'esprit de vérité et de sérieux inhérente à ce type de méditation.
(Grothendieck donne en effet parfois l'impression qu'il a trouvé la vérité sous forme d'un contenu ferme et définitif alors que c'est dans le processus, dans l'inachèvement que des vérités toujours partielles se découvrent, souvent bien peu formulables... ), il n'en reste pas moins que ce livre se donne à lire comme une véritable aventure de l'esprit et qu'il a le mérite incontestable de faire participer le lecteur, y compris non-mathématicien, aux préoccupations d'un chercheur qui désacralise la recherche. J'apprécie particulièrement comment l'auteur n'hésite pas à décrire simplement, un peu dans l'esprit de Francis Ponge, les processus de recherche et de création sans rien taire des brouillons, des ratés et des erreurs toujours fécondes lorsqu'on travaille leur fondement. Cette manière de ne pas se focaliser uniquement sur le résultat trouvé mais de prendre vraiment en compte les chemins parcourus est un enseignement précieux car elle nous démontre que la question, le cercle de la question, est toujours au plus proche de soi, dans une familiarité si profonde qu'elle nous échappe. "Le plus sombre, c'est juste sous la lampe" affirme un dicton zen, regarder la lumière par laquelle filtre les couleurs du monde, c'est se rendre capable de se voir un peu dans la lueur commune entre le monde et soi, c'est se rendre sensible à tout cet informulé, ce long royaume sans fin du noir par où naissent toujours quelques comètes, quelques cercles de feu déchirant le firmament de nos conventions.
Les hommes ne cessent pas de fabriquer une ombrelle qui les abrite, sur le dessous de laquelle ils tracent un firmament et écrivent leurs conventions, leurs opinions ; mais le poète, l'artiste pratique une fente dans l'ombrelle, il déchire même le firmament, pour faire passer un peu du chaos libre et venteux et cadrer dans une brusque lumière une vision qui apparaît à travers la fente ( Lawrence ).
Sébastien Lespinasse
Yves Le Pestipon |
17:58 dans
Grothendieck
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