« Rotrou volé »
mercredi, 27 juin 2007
Rotrou volé
Dans un train, je lisais Rotrou.
Je lisais le tome II du Théâtre complet de Jean Rotrou, qui comporte Hercule mourant, Antigone, Iphigénie.
Malheureusement, je lisais aussi les notes de Bénédicte Louvat sur Antigone. Je pestais dans mon fauteuil bleu, mais je restais calme, sachant depuis l'Evangile l'immense sottise docte.
J'étais, malgré l'Université, heureux de sentir défiler avec les kilomètres les alexandrins de Rotrou. Le train était presque vide. Un jeune homme était assis à côté de moi. Il écoutait quelque chose sur son MP3.
L'édition, prétendue savante que je manipulais, je l'avais empruntée à l'ENS LSH. C'était, dans cette Bibliothèque, le seul exemplaire d'une édition récente mais épuisée. Tellement épuisée que certains khâgneux lettres modernes, qui devaient l'étudier, n'avaient pu se procurer d'exemplaires. Le jury lui-même, m'avait-on dit, n'en avait pas, tant est grande la rage de lire Rotrou en France.
Je me disais que j'étais un des rares, en ce moment, dans un pays où l'immense désir en cuisait partout, à tenir entre ses mains un exemplaire du tome II du Théâtre de Rotrou. Loin de lire, dans un train, peut-être par dépit, comme tout le monde, Ensemble c'est tout, j'étais tout seul avec Rotrou. Tel était mon bonheur, ma fierté, ma bêtise particulière.
Je me retrouve volontiers à cette dernière.
Une de mes étudiantes, admissible à l'ENS LSH, pouvait être, quelques jours plus tard, interrogée sur Rotrou. Je lisais pour elle. Pour moi aussi. Les professeurs de Lettres sont régulièrement tordus.
Il faisait froid dans ce train. Nous roulions.
Pour téléphoner, pour pisser, laissant Rotrou, je me suis rendu en bout de voiture. Le train alors ralentit. Puis s'arrêta. Tout en téléphonant, je constatais une gare : c'était Montauban.
Difficile de croire à l'existence de Montauban. Mais en gare de Montauban, des gens montent et descendent. Il doit bien y avoir quelque chose qui les excite là.
Après les va-et-vient des voyageurs, je retournais à ma place, croyant y retrouver Rotrou.
Ma place était vide. Celle d'à côté aussi. Rien que le bleu des sièges. Rotrou avait disparu.
Je cherchais sous les sièges à droite, à gauche. Un type m'affirma que le jeune homme, celui du MP3 était decendu à Montauban, avec un livre.
Je tenais une piste. Je ne tenais rien.
L'homme du MP3 m'avait volé Rotrou.
Rotrou, le rare Rotrou. Quel loups, quels louvats, tournent autour !
Quel désarroi à la Bibliothèque de l'ENS LSH quand j'annoncerai que leur unique Rotrou avait trouvé son voleur.
Je paierai, mais ce volume était épuisé !
Tout à mon trouble, je m'assis sur le siège bleu. Le train roulait. Montauban et ses leurres s'éloignaient La SNCF m'emportait vers Toulouse.
Deux ans plus tôt, dans la cour de ma résidence, on m'avait volé mon exemplaire de Salluste du Bartas, La Septmaine.
Cette oeuvre avait été mise au programme de l'ENS Ulm, pour les lettres modernes. Beaucoup d'étudiants n'avaient pas trouvé d'exemplaire. L'oeuvre était épuisée.
Je la lisais dans ma cour, au soleil. Un moment, j'étais monté dans mon appartement, sans doute pour pisser ou pour téléphoner. Quand j'étais redescendu, mon Du Bartas avait disparu.
Rotrou, Salluste du Bartas, les deux seuls auteurs que l'ont m'ait volés !
Deux hypothèses doivent être formulées :
Ou bien, La France et le pays où l'on vole des ouvrages des écrivains apparemment peu fréquentés, qui ont publié entre 1600 et 1640. Une mafia traque les possesseurs d'exemplaires. Dès qu'ils pissent ou téléphonent, elle les dépouille.
Ou bien je suis l'unique homme à qui l'on vole Rotrou et Du Bartas.
Dans ces deux hypothèses, maints vertiges tournoient !
Yves Le Pestipon |
22:55 dans
Littérature
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