« Le secret de la boutique aux vapeurs »
vendredi, 13 juillet 2007
Le secret de la boutique aux vapeurs
Philippe Vercellotti travaille ces jours-ci à finir Le Secret de la boutique aux vapeurs. C'est un vaste tableau dont j'ai visité très récemment le chantier.
En quoi est-il inachevé ? Je ne sais.
L'oeuvre me paraît avoir atteint son peint de perfection. Le peintre cependant ne juge pas de même. Le Secret travaille encore. Il poursuit en lui, et par lui, sa voie. Quelque vapeur manque.
Philippe Vercellotti élabore longuement ses tableaux. Peu à peu,
il les peuple, ou il les vide. Il avance par approximations, sans plan précis, à la recherche d'un équilibre riche. D'une bouteille naît une cruche. Un bout de bois devient violon. Un mur se fait immense paysage. Un rouge vire au vert. Des cordes ou des grilles surgissent. Des inscriptions s'insinuent ou s'effacent. L'oeuvre est longtemps mobile jusqu'à l'équilibre, sa fin.
Commence alors pour le peintre un chantier d'oublis. Des détails de l'oeuvre s'effacent. Tel signe, d'abord clair pour lui, devient opaque. Il ne sait plus exactement pourquoi il a disposé une carte, une fiole, une inscription, mais cela lui convient. La peinture, même pour lui, ne peut pas être durablement vue.
Quant au visiteur de son tableau, il le découvre peu à peu, sans jamais trouver le point absolument satisfaisant d'où tout est vu et compris, comme l'imagine le naïf amateur d'impressionisme, dont Vercellotti rit. De trop loin, on n'y voit rien. De trop près, on n'y voit rien non plus. Et pourtant on voit quelque chose de partout. Le tableau est invisible, quoique net à l'oeil, sans faux trouble, ou vapeurs romantiques. Les détails brisent et multiplient, tels les carreaux qui font sol au Secret de la boutique aux vapeurs, et où paraissent maintes brisures, altérations, et même une fascinante croix.
Ce tableau, Philippe Vercellotti le dit actuellement inachevé. Pour le visiteur de son atelier, voire de l' Astrée, le désir naît alors de savoir qu'est-ce qui manque, qu'est-ce qui pourait être ajouté ou ôté, quelle couleur ne convient pas. Il semble au visiteur que le tableau est parfait. Les lignes, les formes, les détails, tout lui convient. Il n'oserait modifier la moindre partie. Le visiteur se sent comme au Musée où il lui est divinement interdit de toucher aux oeuvres.
Et pourtant, dans l'atelier, le peintre est présent, et il dit que le tableau n'est pas achevé.
Il ne dit rien de plus. Visiblement, il ne sait pas ce qu'il va modifier. Mais le tableau sera autre, peut-être légèrement, peut-être beaucoup. Qui sait ?
L'inachevé tient au verbe.
Le vertige du visiteur est fort. Que voit-il ? L'oeuvre, ou le chantier de l'oeuvre ? La perfection, qu'il croit constater, ou l'aventure que son inventeur lui affirme ? Doit-il entendre, ou regarder ? Doit-il croire ce qu'il constate ou ce qu'on lui indique ? Et quelle oeuvre naîtra de l'oeuvre à laquelle toucher lui paraît sacrilège ? Quel viol fécondera heureusement cette virginité tenue telle ?
Le visiteur imagine que toute parole de lui, peut-être, modifiera le regard du peintre sur son oeuvre, et contribuera à la modifier. Peut-être sa parole, comme celle de l'ange, pour Marie, sera-t-elle efficace... Peut être pas. Et en quoi ? Nul ne le sait. Ni le peintre, ni le visiteur. Les voies de l'art sont quantiques et bricolées.
Quant à moi, dans le jardin de l'atelier, devant le tableau de Philippe Vercellotti, j'ai vu paraître La Vierge au Chancelier Rollin de Van Eyck. Ce fut immédiat. Les trois arches du fond appelaient l'oeuvre de Van Eyck. Je le dis à Philippe, apparemment heureux de constater que j'avais senti le mouvement qui s'était opéré pendant son travail.
Il avait créé l'expulsion simultanée de la Vierge et du Chancelier Rollin. Il poursuivait.
Les conséquences sont locales et infinies. Voyez comment la Vierge rouge est devenue un long emballage...
Tel est le Secret de la Boutique aux vapeurs.
Yves Le Pestipon |
7:38 dans
Artistes
, De pictura
, Philippe Vercellotti
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