accueil présentation contact portfolio ultraprivé mail
L'Astrée L'Astrée événements présentation portfolio Guallino

« Lire Le Passage »

lundi, 23 juillet 2007

Lire Le Passage

Avec Le Passage, Valéry Giscard d'Estaing a inventé le titre du roman.

Il n'a pas proposé le titre d'une oeuvre seulement : tout grand roman s'appelle Le Passage.

Que seraient La Recherche du Temps perdu, Ulysse, Le Père Goriot, Au coeur des ténèbres, Manon Lescaut sans le passage ? Michel Butor y songe lorsqu'il intitule un de ses plus beaux livres après La Modification, Le Passage de Milan, qui justement n'est pas un roman. Louis Aragon, lorsque il s'aventure à la prose dans Le Paysan de Paris, explore les charmes du Passage de l'Opéra.

Le passage hante le roman, qui s'y essaie, s'y est essayé, va s'y essayer.

Passage est la formule, en langue française, qui assemble l'expérience du temps, de l'espace et, simultanément, en même mot, de la parole. Lorsque Montaigne, en un passage, dit qu'il ne peint pas l'être, mais le passage, il énonce son travail au réel humain, et fonde, par gambade, le Roman, qui ne se passe pas d'essais.

Le roman montre et pense, par passages, le passage, et sans conclure.

Il n'est pas sage. Il risque. Il est son Don Quichotte, ses énormes écritures, son Grandgousier, les fondements qui échappent, Beckett, Sade, Pétrone, Céline... Le Passage fait entendre cet écroulement des termes clos, ce badabroum fluvial.

Pas sage passage.

Comment croire que Giscard ait osé ce titre ?

Giscard ?

Nul ne devrait l'ignorer pourtant : Giscard est bien l'auteur du Passage, publié en 1994, chez Robert Laffont.

Qu'on en écoute seulement les derniers mots :

Et là, immobile et sans faire le moindre bruit, comme il convient dans la forêt, je guette, j'attends le passage.

L'Etoile, 19 août 1993.

Comment ne pas lire la boucle passant du dernier mot au titre du livre ? Comment ne pas aimer que cette boucle mène aux vers de Vauquelin de la Fresnaye, dont elle se nourrit, et que l'auteur de la Chaise présente deux fois aux deux dernières pages de son livre ?

Amour tais-toi, mais prends ton arc;

Car ma biche belle et sauvage,

Soir et matin, sortant du parc,

Passe toujours par ce passage.

Comment, surtout, ne pas être frappé par le lieu d'où est datée l'écriture du texte : l'Etoile ?

On pense à la fin des trois grands chants de Dante. On pense à l'Astrée. On pense à tout. On pense en étoilement du passage à l'étoile.

Certains soutiennent, avec raison peut-être, que Giscard est mauvais écrivain.

Le serait-il, rien n'interdit d'admirer. Par passages, les plus mauvais auteurs donnent plus à penser que les génies. La bêtise est parfois considérablement plus révélatrice que le talent. Nous pouvons affirmer qu'une critique sans dérision des plus exécrables livres reste à faire, et que son développement ouvrirait fort la réflexion sur la littérature. On étudie trop exclusivement les bons auteurs. On a trop la rage du chef d'oeuvre. On visite trop les hauts lieux quand la Place Pinel peut faire mieux méditer que le Mont Saint Michel. On devrait lire Giscard.

C'est ce que nous fîmes, lors de La Rencontre des Bouches 2007.

J'avais Le Passage dans mon sac. Je ne savais ce que j'en ferais. Mais, quand on marche sur les sentiers du poème, quand on passe les grottes et les buissons, il convient d'emporter Giscard.

Le deuxième jour de la Marche, après lecture d'un poème de Théophile de Viau, après le sermon babelien du pasteur Nizet, après la méditation sur la dolmen et sur la tombe, après la conférence en bergerie de Sébastien Lespinasse, nous nous sommes assis à l'ombre dans un chemin.

Nous avons mangé des saucisses. Nous avons fait passer en nos corps les délicieux aliments du marché de Saint Antonin Noble Val. Nos corps se sont prélassés. Il faisait chaud, mais un orage menaçait Nous parlions lentement.

Au bout d'un moment, j'ai sorti .

J'ai commencé à en lire quelques pages.

Chacun écoutait l'aventure de cet homme traversant une forêt, recueillant une certaine Natalie, se laisant fasciner par elle, particulièrement par ses jambes, la ramenant chez lui, l'y installant. Chacun écoutait une écriture dans ma bouche:

Je lui tends le plat de rillettes, en le faisant glisser sur la table, et je me lève pour servir le vin.

Elle se nourrit de rillettes et du pain de campagne, à vrai dire délicieux, du boulanger du village. Elle boit un peu de vin, repose le verre, et me regarde à nouveau dans les yeux.

- Je m'appelle Natalie, me dit-elle, Natalie sans h. Ma mère est d'origine polonaise. Elle tient à ce que j'écrive Natalie, sans h, comme c'est l'usage en Pologne. Cela m'est égal. Je le fais pour lui faire plaisir.

- Et vous, reprend-elle, comment vous appelez-vous ?

- Je m'appelle Charles, lui dis-je.

Je n'ose pas ajouter Charles avec h, tant la plaisanterie serait facile.

Je lisais un passage du PassagePassage tomb. Passa en moi l'idée de passer le livre à un autre homme pour qu'il poursuivre la lecture. Ce qui fut fait. Et un autre homme lut encore. Puis un autre, Un autre encore. Il ne fallait pas que les femes fussent lectrices. Nous ne savions pas pourquoi, mais ce rite l'impliquait.

Ainsi nous avons lu plusieurs chapitres du Passage. Souvent, nous riions, mais les lecteurs lisaient d'une voix nette, sans afféterie, ni excès d'aucune sorte. Nous prenions le texte au sérieux.

Elle reprend des rillettes, puis je lui tends les deux grandes assiettes rondes qui contiennent l'une l'omelette, l'autre les tranches épaisses de jambon entourées de cornichons. .....

Natalie me regarde, la tête penchée en avant. Quand elle s'est assise, j'ai vu ses jambes se croiser sous sa jupe grise... .

Nous écoutions Giscard, ou plutôt Charles, nous parler de jambes de Natalie. Nous imaginions leur instable présence. Nos oreilles ou nos bouches accueillaient la parole comme elles accueillaient la saucisse et les fruits. Nous communions sous l'orage qui venait, près d'un tumulus, dans l'ouverture du chemin, entre rire et fatigue, dans le rêve giscardien.

Enfin, la fin d'un chapitre, qui marquait la provisoire disparition de Natalie, nous invita à ne pas poursuivre. Il ne fallait pas saturer le Causse et nos âmes du Passage. Il fallait encore marcher vers la Grotte des Puces.

Nous avons repris notre progression, mais queqlue chose s'était passé. Nous ne nous y attendions pas. La simple sottise de notre acte, son caractère évidemment pas sage, avait opéré en nous une métamorphose d'être. Nous ne pouvions plus marcher comme si nous n'avions pas pratiqué le passage.

Par bouche à bouche, dans le chemin, après tous les actes de la matinée, Le Passage de Giscard s'était fait poésie pratique. Ce médiocre livre ouvre au poème, et semble l'avoir prévu dès son titre, car il est extrême, sous le ciel mouvant.

Le roman tend au poème quand les voix lui font passage. La boucle de l'art est en les bouches.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Lire <i>Le Passage</i> 11:29 dans Giscard , Littérature

Cet article est incommenté. (le commenter ?)

Ici, vous pouvez écrire un nouveau commentaire...

Merci de votre inscription, . Vous pouvez maintenant écrire votre commentaire. (déconnexion)

Ces informations :


Quelques commentaires sur les commentaires

Les adresses e-mails ne sont jamais affichées sur le site.

Les passages à la ligne et sauts de paragraphes sont automatiquement convertis — inutile d'utiliser les tags <p> ou <br/>. De même, les accents, la ponctuation, les apostrophes, etc... sont automatiquement convertis en code HTML.

Créez des liens en utilisant la balise HTML standard <a href="http://mon.url.ici"></a>. Les balises HTML suivantes peuvent être utilisées strong, em, cite, code. Les autres seront détruites.

Site d'Emmanuel Riboulet-Deyris (contact) | MT 3.16 | XHTML 1.0 | CSS
Ce site, hébergé par le très agréable Lost-Oasis, est sous licence Creative Commons.
Syndication : flux RSS 1.0 RSS 2.0 | flux de commentaires XML | Atom XML | L'Astrée remercie Patrick Guallino.