« Comment devenir une oeuvre d'art en dormant »
jeudi, 13 septembre 2007
Comment devenir une oeuvre d'art en dormant
Longtemps, j'ai cru difficile de devenir une oeuvre d'art.
D'abord, j'ai cru la chose impossible. J'imaginais que l'oeuvre d'art devait avoir des qualités intrinsèques, plutôt mystérieuses.
Son sort était enviable. On l'admirait. On payait pour la voir, ou l'avoir. On lui fabriquait une immortalité. On faisait parfois la queue pour elle.
Quand Dieu et les dieux ne font plus signes, quand le prolétariat n'est plus porteur d'aucun message, quand la femme même n'est plus l'avenir de l'homme, quand les mots font le Marathon, il me restait à désirer être une d'oeuvre d'art. Nombreux sont ceux qui partagent aujourd'hui ce désir.
Mais comment faire ? Faut-il se modifier de l'intérieur ? Doit-on par une longue ascèse, accompagnée d'une radicale alchimie, se faire autre ? Dois-je transmuer ma pauvre chair en un concentré irradiant le sens et la beauté ?
Par bonheur, grâce au contemporain, j'ai fini par sentir que le cadre fait l'oeuvre d'art. Marcel Duchamp, quoi qu'il en retournât, m'éclaira un peu. La contemplation d'un saucisson accroché à un lampadaire dans le couvent des Jacobins à Toulouse, lors du récent Printemps de Septembre, acheva mon éducation. Le monument dominicain, Toulouse, la manifestation culturelle, les plaquettes, les affiches, les émisions constituaient le cadre qui instituait le saucisson bout d'art.
Pourquoi pas moi ?
Si le cadre était la fée, quelle baguette magique opérerait pour moi ?
Il a fallu le Mexique, la ville d'Oaxaca, et son Musée d'art contemporain pour que j'égale sans conteste la performance du saucisson toulousain. Ma métamorphose en oeuvre d'art, plus effective que celle d'une citrouille en carrosse, est accomplie. Je me sens évidemment beaucoup mieux.
Si par malheur je tombe malade, on me restaurera.
Le Musée d'Art contemporain d'Oaxaca, quoique réduit, est comparable à beaucoup de musées d'art contemporain. On traverse des salles en constatant la présence de choses qui pourraient aussi bien se trouver dans une rue, ou n'importe où, et principalement dans les décharges.
Mes amis et moi visitâmes quelques salles qui nous procurèrent un ennui d'excellente qualité, et tel que nos capacités siestives, pourtant réduites par le léger énervement que produisait l'étal des installations, s'en trouvèrent finalement augmentées. Quelques bouts de papier collé, un peu de sable, des rayures, occupaient largement le premier étage.
Au second, j'avisais une installation, redoublée d'une vidéo, qui montrait une grosse machine en train d'écraser des voitures. La bande son répétait Uno, Dos, Tres. Et cela recommençait. Les voitures étaient copieusement écrasées, toujours les mêmes. Toujours avec cette voix qui disait des nombres.
Dans la salle voisine, je découvris la projection sur un mur de photos des murs d'Oaxaca. Cela formait un fondu enchaîné de couleurs et de formes. C'était doux, c'était élégant, c'était presque tendre, c'était évidemment accompagné du bruit des nombres dans la salle voisine où les voitures étaient indéfiniment écrasées.
Il y avait par terre, devant l'écran, des coussins, des tapis, des nattes, qui composaient une sorte de grand lit, invitant à s'étendre pour contempler la projection de l'oeuvre d'art. Sans hésiter, je m'allongeais, et me trouvais immédiatement délicieusement bien dans la moiteur de l'après-midi mexicaine, face aux murs qui défilaient, accompagnés par les rythmiques : uno, dos, tres...
Sébastien Lespinasse ne tarda pas apparaître. L'invitation du lit s'imposa aussi à lui et, peut être encouragé par mon comportement, il s'allongea à mes côtés, si bien que nous formâmes, face aux photos de murs sur le mur, un couple parfait.
Vincent Taillandier et Inès Guittard, peut-être plus admiratifs que nous à l'égard du premier étage, parurent à leur tour, et s'allongèrent à nos côtés.
Nous ne faisions aucun commentaire. La torpeur nous saisissait. Nous contemplions le défilement des photos de murs sur le mur. Nous entendions Uno, dos, tres. Nous imaginions peut-être les glaces ou les tacos que nous dévorerions plus tard. Nous n'imaginions peut-être rien. Nous étions parfaitement bien, en cette sieste exactement mexicaine et, quant à moi, je m'endormis.
C'est un éclair de flash qui me réveilla.
Mon sommeil n'avait duré que quelques minutes. Le flash l'avait détruit, mais je connus le sort heureux de la Belle au Bois Dormant.
Un homme était mon prince. En compagnie de sa femme et de ses enfants, il venait de nous photographier. D'un coup, nous réveillant, il nous révélait que nous étions des oeuvres d'art. Quel élan de sympathie presque amoureuse je ressentis pour lui ! En dépit de sa tenue de visiteur ordinaire, il me parut un Dieu.
Il nous avait flashés.
Bien loin d'enrager comme Cupidon, surpris dans son sommeil par la lanterne de Psyché, nous étions hilares. Loin de nous ramener à l'état de viande, même désirable, l'homme nous avait fait oeuvres d'art.
Il n'insista pas. Une seule photo suffisait. Il s'éloigna avec toute sa famille. Il nous avait dans sa boîte. Nous étions fixés.
Nous demeurâmes quelque temps, merveilleusement bien, dans notre lit de fortune, puis nous partîmes en nous commentant.
Etions-nous vraiment une oeuvre d'art ? Avions-nous, au contraire, été piégés par une oeuvre d'art ? Le dessein de l'artiste n'était-il pas, en nous attirant vers le lit, sous prétexte d'une projection de murs, de nous faire l'objet d'une photographie ? Mais dès lors, nous retournant nous-mêmes contre son oeuvre, ne pouvions-nous pas rapter le photographe inconnu, nous rendre monuments de son inconnu, oeuvres d'art, et nous offrir, comme des putains, au moutonnement infini des commentaires ?
En somme, et pendant notre sommeil, nous étions devenus comparables au slip que j'avais introduit dans un pot de Musée d'Espagne. Nous pouvions cependant nous flatter, contrairement à mon slip, d'avoir été photographiés, ce qui posait phénoménologiquement notre supériorité ontologique.
L'Astrée ne publiera pas la photo de la mutation de quelques uns de ses acteurs en oeuvre d'art. Elle ignore tout du photographe inconnu. Elle assure seulement, sans trop de preuve, la vérité des faits.
Les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles.
Yves Le Pestipon |
22:25 dans
Méthodes
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