« Non bouche de la place Pinel »
samedi, 29 septembre 2007
Non bouche de la place Pinel
La place Pinel n'a pas de bouche
Des bouches y viennent, mais elle n'a pas de bouche, ni d'oreilles.
Ni son sol, ni ses arbres, ni ses bâtiments ne portent trou par où passe le son.
Quelques bouches d'égout. Mais pas de bouche de la place Pinel. La place Pinel n'entend pas, ne parle pas.
Longtemps une famille Bouche à vêcu côté sud en face de la cantine de l'école.
Nous lisions son nom sur la boîte à lettres de leur maison. Puis les Bouche ont disparu.
Autrefois, j'ai connu une Laurence Bouche. Son nom m'intéressait. Je ne sais plus rien de Laurence Bouche depuis trente ans. Je n'ai jamais presque rien su. Je n'ai jamais rien su des Bouche qui ont habité place Pinel.
Désormais, c'est plus net : plus de bouche de la place Pinel. Le kiosque, le boulodrome, la cour de l'école, la pelouse n'ont pas de bouches et n'ont pas d'oreilles.
Aucune bouche d'ombre. Pas d'arrière-monde. Nous n'entendons rien venir gémir de sous le kiosque.
Sous le kiosque, il y un parapluie retourné, des feuilles, quelques bouteilles, mais pas de bouche.
Nous chercherions en vain les lèvres de la place Pinel, les dents, la langue, la profonde cavité où les sons se fabriquent, et le puits du souffle. Nous chercherions en vain les plis d'oreiles et le tympan.
Et nous marchons place Pinel. Et nous aventurons place Pinel. Et nous photographions place Pinel. Et nous crions dans le kiosque place Pinel. Et nous murmurons. Et nous arrachons la terre. Et nous entendons nos voix revenir vers nous dans le kiosque, et tourner. Et nous voyons les signes multiplier de notre regard. Et nous sentons notre désir enfanter la place à mesure que nous la frappons. Nous la frappons sans colère, jamais en vain. Nous la frappons, tambour, tympan.
Tympan, elle est un tympan. Pas une porte. Nous la frappons. Nous ne voulons pas qu'elle s'ouvre.
La place Pinel est un tympan, sans porte dessous, ou à côté. On ne passe pas par elle. Elle est le fronton contre qui nous lançons paroles.
La place Pinel, avec ses traces, ses balafres, ses grilles, son espace canin et son école, est sous la parole.
Mais nous la redressons.
Nous redressons la place Pinel. C'est un travail considérable que de redresser la place Pinel, mais nous voulons cette considération. Plusieurs fois nous l'avons tout à fait redressée.
Elle est alors face à la parole, sans bouche et sans oreilles. Le Kiosque est son énorme nez.
La place Pinel est comparable aux statues-menhirs, sans bouches et sans oreiles qu'on trouve dans les départements du Tarn et de l'Aveyron
Mais la place Pinel n'arrête pas.
Personne n'a pensé la place Pinel. Personne n'a jamais imaginé la place Pinel. Elle n'a pas de dieu sculpteur. Pas de génie. Pas.
Personne n'a terminé la place Pinel
La place Pinel n'est pas terminée. Jamais la place Pinel ne sera terminée. Désormais, même abolie, la place Pinel continuera à se transformer, avec son espace canin, son aire de jeux, sa chouette orange, son parapluie renversé. Elle est au texte. Elle est sur la toile. La place Pinel ne sera pas un Musée. Nous nous battrons pour que la place Pinel ne soit pas un Musée. La place Pinel est interminable.
La place Pinel s'alimente des multiples cerveaux, et des bras des jardiniers, et des des chiens qui la crottent, et des oiseaux qui font nids dans son kiosque, et des cris des joueurs de pétanque. La place Pinel n'est pas l'oeuvre de l'architecte Jean Montariol. Elle s'informe de Gheuzi qui a fait le garage, des Bouche qui ont peint leur portail, du PPC qui a installé sa Fanny cul nu dans son local, de l'installateur de parapluie noir, de Jean-Luc Moudenc, du trou où nous arrachons la terre que nous emportons dans le monde entier... C'est sur un moment de la place Pinel que nous frappons. Elle est un présent.
Nous ne l'idolâtrons pas.
Yves Le Pestipon |
20:12 dans
Place Pinel
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