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« Une carte et l'Astrée »

mercredi, 3 octobre 2007

Une carte et l'Astrée

Faisant tombeau d'un de mes abbés réels - l'abbé Courtessole - je me suis souvenu de la Carte géologique de Bédarieux, chantier ravissant de l'abbé Boulanger.

Quand je l'ai rencontré, j'avais treize ans.

C'était à Andabre, petit village, près d'Orlagues et de Saint Gervais sur Mare.

J'y venais, poussé par Monsieur Deltour, paléontologue handicapé de Saint Affrique. Pour lui, l'abbé Boulanger était le mouvement, l'action, l'invention, l'autorité, le désordre splendide des aventures. Dans son bureau pierreux, il m'en avait donné faim.

L'abbé Boulanger m'enthousiasma.

Il savait visiblement tout de la tectonique des monts de l'Espinouse,du volcanisme de l'Escandorgue, des remontées magmatiques, des houilles.

Il disposait d'une énorme carte de visite avec dix lignes de titres.

Son orgueil était remarquable.

Il avait même découvert un gisement de dolomite qui donnait du travail à d'anciens mineurs de Graissessac.

C'était un abbé d'action.

Dans son presbytère-laborataire, sur une table à dessin, s'offrait la Carte géologique de Bédarieux.

Le grand oeuvre.

Dix ans qu'il y travaillait !

Dix ans à ausculter pierre à pierre les montagnes !

Au milieu de la pièce principale, isolé du bric-à-brac des échantillons, des livres, des croix et des burins, le grand rectangle s'étalait. C'était un papier calque coloré fixé sur une carte d'état-major géologiquement neutre. A l'entour, grouillaient toutes sortes de crayons. J'étais devant le secret splendide.

A treize ans, je possédais déjà plusieurs cartes géologiques. J'aimais leurs couleurs, les aventures qu'elle promettaient, les subtilités de leurs lignes, leurs chaos, l'impossibilité pour les adultes d'y rien entendre, les corrections qu'elles exigeaient. Déjà, j'avais aperçu d'infimes erreurs dans la Carte géologique de Saint Affrique, ma favorite, ma tant caressée. J'en jubilais.

Parmi les cartes au quatre-vingt millième du sud du Massif central, et que je convoitais, manquait Bédarieux. Cette carte était introuvable. Au sud de la feuille Saint Affrique, déjà belle, et riche des Causses, du Rougier, des Raspes du Tarn, des premiers monts de Lacaune, et de tant de concessions minières, elle constituait un monde inconnu, fabuleux.

Il faut dire que les montagnes autour de Bédarieux étaient, pour moi, somptueuses. Les mines, les plissements, les volcans, les trilobites, les cristaux, tout y brillait. La Carte géologique de Bédarieux serait une merveille.

Or, dans le presbytère d'Andabre, un matin d'été, j'en eus le chantier devant moi.

Le cartographe parlait d'abondance. Heureux de la visite, comme beaucoup de solitaires d'action, il avait besoin de témoins. Il racontait les montagnes, les gneiss, les dykes, la géologie sérieuse qu'il défendait, pas celle des collectionneurs ! Surtout, il attaquait les profiteurs de l'Université, ceux qu'effraie le terrain. Ils croient qu'il suffit d'aller d'un côté du montagne, et de supposer la suite du pendage. Mais non. Faut tout faire à pied ! Tout change partout, tout le temps ici.

Il nous prouva, l'après-midi, par marches et contre-marches, comment les filons se perdaient, renaissaient, comment les couches s'inversaient, comment surgissaient des basaltes. Le sol était un drame.

L'Abbé Boulanger enrageait contre les géologues en chambre. Lui, il visait la vraie Carte, la grande Carte. Il ne jouait pas dans l'à-peu-près. On ne pouvait pas se contenter de toujours reproduire des approximations, des erreurs, de répandre le trouble. Il voulait donner au public une carte définitive qui portât tous les détails des fureurs telluriques à l'entour. Il lui fallait du temps.

Devant moi, d'un coup de crayon, il corrigea un détail de son oeuvre. Il ajouta, près d'Andabre, une petite montée basaltique. Il venait de la repérer, dit-il.

C'était une petit tâche sombre sur le papier calque.

Une de plus.

Cette tache m'enthousiasma.

Peu d'années plus tard, le Bureau de Recherches Géologiques et Minières fit paraître la feuille de Bédarieux au quatre-vingt millième On la trouva dans les librairies. Le nom de l'abbé Boulanger n'y figurait pas. L'Institution s'était contentée de reproduire l'ancienne feuille, celle que l'abbé détestait, en l'améliorant sur quelques points.

Jamais sa carte n'est parue.

L'Astrée n'est pas une carte, même du Tendre, et surtout pas une carte parfaite. Elle est un archipel d'éclats énergiques. Loin de fixer le tellurique, elle joue aux jets d'aurores des menhirs. Elle tend des cordes de volcan en volcan, et danse.

L'abbé Boulanger cherchait l'absolu de la carte. Il désirait, de toute son âme, et de tout son corps, la perfection objective d'une image. Il entrait donc en guerre contre le temps.

Comme Alexandre Grothendieck, et comme Jean Monod, l'abbé Boulanger ne riait pas.

L'Astrée projette ses instants réalisés vers tous les rires des astres.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Une carte et l'Astrée 22:29 dans Méthodes

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