« Considère, mon amour.... »
samedi, 27 octobre 2007
Considère, mon amour....
Les Lettres portugaises sont un livre de Guilleragues composé de cinq Lettres qu'une religieuse portugaise - Marianne - est censée écrire à un cavalier français qui l'a aimée, puis abandonnée.
La première de ces lettres, avec virgules, commence ainsi : Considère, mon amour, jusqu'à quel excès tu as manqué de prévoyance.
Il est convenu d'admirer cette attaque.
C'est un chef d'oeuvre classique qu'on doit révérer.
A bien l'écouter cependant, ce chef d'oeuvre commence par con. Et même cons. Voilà qui sidère : qu'on considère comme on veut considère, c'est d'abord con.
Quoiqu'on die, c'est ainsi.
Or Philaminte dans Les Femmes savantes, que Molière présente trois ans après la publication des Lettres portugaises, s'indigne contre les syllabes sales.
Mais le plus beau projet de notre académie,
Une entreprise noble et dont je suis ravie,
Un dessein plein de gloire et qui sera vanté,
Chez tous les beaux esprits de la postérité,
C'est le retranchement de ces syllabes sales,
Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales...
Guilleragues n'a pas reculé devant le scandale de commencer par con.
Il n'a pas craint de placer le verbe considérer dans la bouche d'une religieuse amoureuse. Ce n'est pourtant pas mot tendre, ou théologique, même si le ciel étoilé, par l'étymologie, s'y trouve convoqué...
Sans doute a-t-il goûté la tension délicieuse entre considère et mon amour, ainsi que le miracle clignotant des virgules possibles...
Il a pu prêter l'oreille au con. Peut-être non... Peut être oui...
En tout cas, ce con sidère quand on le constate.
Cinq Lettres, assez longues, le suivent. Marianne, au nom si bien choisi pour redoublement de virginité féconde, s'y adresse en vain au Cavalier.
La dernière Lettre finit par cette question : Suis-je obligée de vous rendre un compte exact de mes divers mouvements ?
Qu'on écoute un peu chacun de ces mots. Qu'on les considère !
Qu'on se souvienne de La Fontaine : Les divers mouvements inconnus à nos yeux,(...) Par qui sont nos destins et nos moeurs différentes...
Les Lettres Portugaises vont de con, par mon amour, en mouvements, à ment... Aucun mensonge. Tout est dit, mais sans compte exact. Ceci n'est pas un conte !
Le mot, à l'initiale des cinq Lettres, crée un spectacle considérable.
Adieu, aimez-moi toujours, et faites moi souffrir encore plus de maux. Fin de la première Letttre.
Quatre lettres suivent, logiquement, avec encore plus de mots, jusqu'aux compte exact des divers mouvements.
Tout sort du con, ce corps sensible au commencement.
Ce sont mots faisant souffrir toujours encore plus de maux qui procèdent du con jusqu'à la fin de cette première Lettre. Et ça continue quatre autres Lettres...
Le con est, en ce livre, un bijou discret, mais indiscret, d'où je parle. C'est lui qui a l'initiative. On gagne alors à lire les maux en tenant compte du mot con en ses divers mouvements, toujours inconnus à nos yeux, et sans prétendre au compte exact. Tel est le roman, qui est un poème.
Les lectures qui enfantent se font par l'oreille. .
Yves Le Pestipon |
20:42 dans
Littérature
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