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« L'abbé Robert Courtessole »

mardi, 2 octobre 2007

L'abbé Robert Courtessole

Nous allions le prendre à sa messe

Dans la voiture, il finissait de se changer. Il sentait l'encens. Nous avions les marteaux, le pique-nique, les cartes.

De Carcassonne, nous roulions vers Minerve, Vélieux, Sainte Colombe, Faveyroles, Coulouma. Ces noms m'enchantaient. Toute la semaine, au lycée, je m'étais répété Ferrals les Montagne et Coulouma. Il parlait déjà du Cambrien moyen, des schistes troués, de la stratigraphie, des trilobites. Il nous montrait, ici ou là, les villages. Il racontait des histoires.

L'abbé Courtessole était mon deuxième abbé réel. Le premier s'appelait l'abbé Boulanger, curé d'Andabre, qui refaisait interminablement la Carte géologique de Bédarieux, inventait des musées minérologiques, cassait des andésites, forçait la terre à parler par ses failles. L'abbé Boulanger était éclatant. Il râlait contre les tricheurs qui ne comprenaient rien à la Carte géologique de Bédarieux. C'était son oeuvre, sa proie, sa flamme. Il brûlait pour elle et par elle. Il aimait les volcans, la tectonique, le caillou tordu.

L'abbé Courtessole préférait le calme des stratigraphies. Il pensait les couches. Il relevait, par exemple, la série de Ferrals des Montagnes pour en faire une belle colonne ordonnée dans ses articles. Les trilobites étaient pour lui des marqueurs. Il les identifiait pour savoir l'ordre.

Il aimait leur donner des noms, parfois le sien.

J'admirais que cet homme nommât.

J'aimais son nom prolongé dans les bibliothèques savantes, latinisé, devenu, par exemple, ferralsia courtessolensis.

J'avais devant moi, dans la voiture de mon père, un homme dont le nom était devenu latin. Voilà mon premier poète.

L'abbé Courtessole m'apprenait à casser les schistes. Yves , m'engueulait-il, pas de blague ! Et il donnait un coup juste au tranchant de la pierre qui éclatait sur un cranidium. L'abbé avait l'intelligence du marteau.

Nous marchions dans les asphodèles et le thym. Il avait l'oeil à terre et au ciel. Il nous faisait visiter les gisements qu'il avait inventés. Il parlait de Dostoievski qu'il avait lu toute la nuit. Il racontait qu'il pouvait veiller puisque sans femme... Chez lui, il avait des milliers de trilobites, rangés dans des tiroirs et sur des étagères. Des tortues fossiles. Des crânes d'ours. Des oeufs de dinosaures. Et des livres.

Quand je me rendais route de Berriac, à l'Horte, chez lui, je manipulais le monde. Il avait des traités de toutes sortes d'universités. On le voyait en photo avec des savants japonais ou américains. Partout des trilobites. Partout des ouvrages épais et des étiquettes.

Ca sentait l'homme seul. J'aimais cette odeur.

L'abbé Courtessole avait résisté, participé au réseau AKAK, combattu dans la première Armée française. Il en avait gardé un ami artificier avec qui il dynamitait pour trouver des trilobites. Il racontait des morceaux de guerre en saucissonnant.

Parfois, il parlait truites. Il présidait la Société de pêche de l'Aude. Il attrapait savoir et poissons à coups subtils.

Abbé pêcheur, professeur de mathématiques, la géologie lui était venue assez tard, comme une jeune amoureuse. Il lui a fait des découvertes et un livre, l'admirable Cambrien moyen de la la Montagne noire. Il est mort sans avoir composé le Cambrien inférieur, dont il rêvait.

Dans la dédicace qu'il m'a faite, il m'invite à pressentir, à travers ces pages austères, la subtile beauté de la terre divine.

-N'ai-je pas gaspillé ma vie et altéré l'unité de mon âme par l'éparpillement des désirs et la multiplicité de l'action ? s'interrogeait-il ailleurs.

Je veille au voeu et à la question.

Translation by Candice Lemaire :

Abbot Robert Courtessole (extracts)

We would pick him up after mass.

He would finish getting changed in the car – he smelt of incense. We had brought hammers, our picnic and maps.

From Carcassonne we would drive towards Minerve, Vélieux, Sainte Colombe, Faveyroles, Coulouma – I was charmed by those names. I had been repeating Ferrals les Montagnes and Coulouma in my head all week long at school. He had already started to talk about mid-Cambrian geological era, holed schists, stratigraphy and trilobites. He pointed at villages, here and there – he told stories. (…)

Abbot Robert Courtessole preferred the peacefulness of stratigraphies – he theorized about layers. For instance he would sketch out the Ferrals des Montagnes series to be reproduced into a nice, classified column in his articles. Trilobites were landmarks for him – he identified them to find out their category.

H

e liked to give them names – sometimes his own.

I was mesmerized by his naming.

I liked his double-barrelled, latinized name – turned into ferralsia courtessolensis for instance in learned libraries.

In my father’s car, a man whose name had become a Latin name was sitting in front of me – he was my very first poet.

Abbot Courtessole would teach me how to break schists. He would bawl me out: “Yves! There’s no pretending!”. And he would hit smack on the sharp edge of the stone that consequently splintered out on a cranidium – the abbot held the secret art of the hammer. (…)

Whenever I would visit him in l’Horte, on the route de Berriac, it felt as if the whole world was within my reach – treatises from all sorts of universities, pictures of himself along with Japanese or American scientists - trilobites, thick volumes and labels all over the place.

The house had a bachelor-like fragrance – I liked that smell. (…)

Yves Le Pestipon | Voir l'article : L'abbé Robert Courtessole 14:53 dans Tombeaux

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