« L'apparence, place Pinel »
samedi, 20 octobre 2007
L'apparence, place Pinel
Apparemment place Pinel, souvent, il ne se passe rien.
On est assis sur un banc. On considère. La pelouse s'étend devant soi. Des chiens passent. Le vent agite les grands platanes et les tilleuls.
Que dire ? On pourrait dire infiniment. On pourait énumérer les phénomènes, souligner qu'un chien produit une crotte, ou qu'un homme émet, par coup de dés, ou autrement, une pensée. Mais on sent la vanité de l'entreprise, son dérisoire. On préfère se dire, comme tout le monde, qu'il ne se passe rien.
On n'ose croire qu'on se produit soi-même, qu'on est ce qui se passe. On préfère se perdre au rien commun et ne pas insister. Quelque vanité par là nous est évitée. On apprend à mourir dans l'après-midi de la place Pinel, avec les vieux, les enfants, les chiens, les tilleuls, et le kiosque vide. On n'apprend rien. Il ne se passe rien.
Par moment, ce constat peut se faire douloureux. Une tumeur survient dans la conscience, et appuie sur quelque point. Il n'est pas possible qu'il ne se passe rien. Comment peut-il ne rien se passer apparemment ? Et tourne en soi la vieille question métaphysique : pourquoi y-a-t'il quelque chose plutôt que rien ? Tourne cette question, tourne vieille toupie, place Pinel, devant le kiosque vide, qui n'en résonne pas. Tourne, vieille agacante, tumeur vivante, putain secrète. Tourne... Et s'il se passait quelque chose, pour éviter qu'on parle trop de rien, pour tuer son scandale...
Alors, puisqu'apparemment, il ne se passe rien place Pinel, et qu'on est justement place Pinel, on serait tenté de croire à une activité secrète. On imaginerait volontiers sous l'évidence de la place Marius Pinel un réseau de complicités. On espérerait un crime. N'a-t-on pas découvert un vieux parapluie retourné sous le kiosque ? Belle espérance. On s'accroche à ce parapluie. On s'y embarque, comme Winnie, après son petit déluge, pour sauver l'aventure du monde. On désire ardemment qu'un autre parapluie soit enfoui dans quelque caveau, place Pinel. On escompte que cette place regorge de morts, et que le regard qu'on porte sur elle les fera germer. Comme on désire l'Apocalypse ! Comme on s'enivre de révélations ! On paierait volontiers de la fin de tout un signe vif.
Belle racine !
Mais rien.
Tout au plus un peu de vent dans les hautes branches des platanes. On renverse la tête. On le regarde. On y enfonce tout son esprit et le plus qu'on peut de corps. Eventuellement, on filme ce vent, le mouvement des branches, le bruit. On met en réserve le passage du ciel et des feuilles. On se dit qu'on mettra ces images sur la toile, par le site de l'Astrée, et que le monde entier pourra constater le vent place Pinel dans les platanes, un jour d'octobre. On se dit qu'un chinois, qu'un turc, qu'un homme de L'Indre-et-Loire en allumant leurs ordinateurs, pourront voir ces branches bouger, ce ciel tournoyer, toute cette multiplicité qui s'est produite, et déjà n'est plus, et encore sera, chaque fois qu'un ordinateur la montrera. On pense à cela. On filme mollement. On produit quelque chose.
Ne se passe-t-il pas quelque chose place Pinel ?
On le craint. On tremble. On tremble du secret qu'on a tissé dans sa tête pour la toile. On se retourne. On s'éloigne. On voudrait que ne se passe, place Pinel, que l'apparence, mais on est toujours de trop pour elle.
Yves Le Pestipon |
14:46 dans
Place Pinel
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