« Les deux Mulets »
dimanche, 21 octobre 2007
Les deux Mulets
La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Boeuf ouvrait le champ du politique.
Tout Bourgeois veut bâtir comme les grands Seigneurs
Tout petit Prince a des Ambassadeurs.
Tout Marquis veut avoir des Pages.
Par triple analogie, la fin de la fable s'arrachait de la Grenouille, employée comme modèle, pour désigner des hommes à l'oeuvre du pouvoir. Politique intérieure, politique extérieure, politique, peut-on dire, intime, cette désignation était fait nouveau en ce début du premier Livre.
Les deux Mulets vient à son tour comme une fable politique. On y rencontre le Fisc, la Gabelle, la Gloire, un haut emploi. Mais l'application de la fable à ce domaine se fait d'une manière neuve. La Fontaine ne procède pas par élargissement final à partir d'un modèle. Les deux Mulets sont personnages mêlés de politique, l'un pour avoir un haut emploi, l'autre pour ne l'avoir pas, mais voir et savoir qu'on peut l'avoir. Le politique n'est pas un domaine étranger aux Mulets, comme il l'était apparemment à la Grenouille, il leur colle à la peau. C'en est inextricable. La fable ne procède pas par application d'un domaine à l'autre. Elle n'est pas, si l'on veut, métaphorique, mais métonymique, et synecdochique. La continuité règne, et chaque partie du tout comme le tout de la partie est et n'est pas politique. L'ignorer, c'est se rendre malade.
Un des deux Mulets croit à la séparation. Il imagine qu'il peut, sans conséquence, glorieux d'une charge si belle, porter partout l'argent de la gabelle, et marcher d'un pas relevé, sans risque. Il imagine qu'on le voit, et qu'on ne le voit pas. Il imagine que seul le Mulet du Meunier le voit, mais que n'existent pas les yeux politiques des voleurs. Il imagine la nature qu'il traverse vide de sujets politiques. Il se croit seul avec le regard réflecteur de son compagnon. Il se prend, en somme, pour la Grenouille.
Hélas, pour lui, le monde ne lui laisse pas le temps d'éclater comme elle. Une troupe se jette sur lui, le saisit, le transperce.
Est-ce donc la, dit-il, ce qu'on m'avait promis ?
Qui est ce on ?
Est-ce le Fisc ? Mais qui est le Fisc ? Quel est ce on qui dans le Fisc se cache ? Belle question pour Kafka !
A lire cette fable par celles qui la précèdent, on se demande si ce on n'est pas l'Ane lui-même, se parlant comme le Corbeau se parle par le Renard, ou la Cigale déployant à l'infini son ne vous déplaise, ou la Grenouille suscitant sa Soeur, puis la niant, pour toujours parler de sa gloire éclatante.
Le Mulet serait malade d'amour-propre avant d'être si malade par coup d'épée.
Serait-ce pas là le pouvoir même ? Pourrait-on pas tirer la politique entière, non pas de l'Ecriture Sainte, mais de l'amour-propre, et donc de la peur de n'être pas Phénix ? Serait-on politique pour ne pas mourir ?
Les domaines ne se séparent pas. Le mort est le grand continu.
Soyons non pas Mulet, mais Loup.
Yves Le Pestipon |
22:00 dans
La Fontaine
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