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« La Grenouille qui se veut faire ausi grosse que le Boeuf »

samedi, 13 octobre 2007

La Grenouille qui se veut faire ausi grosse que le Boeuf

Le Corbeau ouvre un large bec. La Grenouille enfle si fort qu'elle crève...

D'une fable l'autre, l'ouverture croît. La crise s'aggrave. La mort succède à la perte.

Le Corbeau avait besoin d'un flatteur pour lâcher son fromage. La Grenouille s'en passe. La vue d'un boeuf lui suffit, et le témoignage mal écouté d'une soeur. Elle se flatte elle-même. Elle s'emplit de vide. Tant et si bien qu'elle meurt.

On peut donc se flatter sans flatteur. Le flatteur est secondaire. Il n'est qu'un effet du sujet se désirant flatté. L'appétit du Renard est postérieur au désir de Corbeau de s'entendre dire Phénix chanteur, admirable immortel.

La troisième fable du Livre I de La Fontaine peut se plier sur la seconde qui se plie sur la première. A cet acte, le lecteur gagne, car chaque fable se lit par sa voisine, et s'engage une lecture-conversation.

Cela suppose que le lecteur se déprenne d'une position de lecture qui coupe texte après texte le mouvement de réflexion. Cela suppose qu'il s'engage, en jouant, à reconnaître les figures sous les figures, à entendre les mots, à ne pas trop penser d'abord par raison, mais à bricoler, à associer, à se faire souple, ondoyant, divers, à plier, à surtout ne pas rompre.

Cela suppose qu'il accepte de perdre son fromage, de mourir au sens, de perdre ce qui le tenait le tenant à son arbre dans la répétition indéfinie de l'identique. Cela suppose qu'il s'écarte du narcissisme, où l'image de l'autre sert seulement, quoi que puisse en dire une Soeur, à se croire ce qu'on se rêve.

Que le lecteur s'exerce à devenir roseau. Voilà la condition d'être pensant. Il devra s'écarter de l'amour-propre, le plus grand de tous les flatteurs. Imaginons le, tel Ulysse, quand il sort de la caverne de Polyphème, s'allongeant sous un mouton... Il faut pour lire à vif se délier de soi.

La Cigale ne le sait pas. Abordant sa voisine, elle ne revient pas sur elle-même. Elle tient trop à ce qui la maintient, son chant de tout l'été, mais peut la perdre, la bise étant venue. Elle ne considère donc pas sa voisine, la Fourmi, dans son irréductible différence. La Cigale est mauvaise lectrice du monde. Elle ramène, sans critique, les signes qu'elle croit percevoir ( la richesse de la Fourmi) au texte infini qu'elle se forge depuis longtemps, ce chant qui l'enchante. De même le Corbeau, qui n'écoute pas l'autre, mais s'écoute, par l'autre, dire ce qu'il désire écouter. Le Renard est, pour lui, sa propre voix rendue plus désirable par sa sensible altérité. L'autre ne sert au Corbeau qu'à s'aimer mieux. L'autre, qui lui dira finalement sa perte, n'est pour lui, tant qu'il tient un fromage, qu'une garantie de tenue éternelle, dont fait image le Phénix.

La Grenouille crève à son tour pour avoir considéré l'autre, qu'il soit Boeuf ou Soeur, comme porteur seulement d'un beau portrait de soi. Elle crève par amour-propre sans limite. Elle va au bout de son projet, ne revient pas sur elle. Sa Soeur n'est pas entendue. Son explosion finale est une implosion sur soi, retour du même en abyme. Ultime cri d'un rêve, elle crève, ce qui se lit en tous sens.

L'amour-propre est à l'oeuvre aux trois premières fables du premier livre. De fable en fable ses effets s'aggravent, se font éclatants. S'en écarter, telle est la question. Le chant n'est pas la simple solution. Comment, en effet, sujet, s'arracher un peu au tout total de tout l'été, de tout marquis, de tout bourgeois, que le sujet lui-même désire ? En somme, comment mourir un peu, voir, se voir, lire les signes, même et surtout quand ils sont rien , peu de chose ? Comment être lecteur ? Le Mulet du fisc l'ignore. Le Chien de la fable suivante en saura quelque chose. Il faut parfois se faire Loup, courir encore.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La Grenouille qui se veut faire ausi grosse que le Boeuf 22:26 dans La Fontaine

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