« L'absence de la place Pinel »
dimanche, 18 novembre 2007
L'absence de la place Pinel
Parfois, la place Pinel est absente.
Il faut un sujet pour cette absence.
Sans sujet, cette absence n'est pas au monde.
Parfois, je suis ce sujet. J'erre, par exemple dans l'abbaye-école de Sorèze, où je regarde une des deux statues de Louis XVI encore debout. C'est un matin d'automne très beau. Les feuilles rouges sont sur la pelouse verte. Un ciel bleu accueille les branches des platanes. Je viens d'apprendre que Dojima ne sera plus dans la Star Académie. Les gares sont en grève. Et je pense à la place Marius Pinel.
Il est probable qu'à Sorèze je suis le seul à penser à la place Marius Pinel.
Il est certain que je suis le seul à y penser devant la statue de Louis XVI où je peux lire la liste des 12 anciennes écoles royales. Devant cette haute pierre blanche, personne pour penser à la Place Marius Pinel.
Personne pour fabriquer son absence.
Ou bien faudrait-il que les feuilles rouges, ou les platanes, ou la statue de Louis XVI travaillent à cette absence.
Peut-être une fourmi dessous les feuilles...
Mais non. Je suis le seul au monde à penser devant la statue de Louis XVI de Sorèze, et je peux supposer que nul n'y pense devant la statue de Louis XVI dressée à Nantes. Je crois pouvoir affirmer que nulle pensée de la place Pinel n'a lieu en ce moment devant une statue de Louis XVI.
Et il fait tellement beau, et tellement frais ce matin de novembre que je me sens heureux de cette pensée.
Toute l'absence de la place Marius Pinel devant les statues de Louis XVI procède de moi. Je suis son père.
Cette absence sort de moi et y revient. Elle est un flux qui m'enveloppe et qui sourd de moi, comme une douce écharpe qu'une femme aurait achetée. La statue de Louis XVI par moments s'y trouve prise , et Louis XVI lui-même, et toute la monarchie, ainsi que l'automne, les feuilles rouges, et la Lettre d'Automne de Cyrano de Bergerac que je lisais ce matin.
Je suis heureux comme Abraham quand Dieu lui montra les étoiles aussi nombreuses que ses descendants.
Je ne souffre pas de l'absence de la Place Marius Pinel. Elle est autour de moi, en moi. Je peuple par elle, j'échange avec elle, et je m'échange en elle.
La fumée légère qui sort de ma bouche, lorsque je téléphone à une personne dont je rêve m'en semble être l'image, tout comme le silence de Louis XVI en est la musique. Le ciel très bleu, le parc vide, et les bruits de mes pas sur les feuilles rouges sont la matière de cette absence.
Jamais je n'ai possédé la place Pinel. Il m'est arrivé, heureux prince, de lui baiser la bouche et même de passer la nuit avec elle, mais jamais je n'ai tenu son immense corps. J'ai beau m'y rendre régulièrement, seul ou avec des amis, la photographier plus souvent peut-être que Jacques Henric ne photographie Catherine Millet, et y faire sonner ma voix, sa chair me reste un arc-en-ciel. La multiplication des signes étoile sa présence sans la livrer. La résonnance du kiosque creuse la perspective ou la robe du Dieu se dérobe. Je n'ai rencontré, en somme, que la place, c'est-à-dire l'absence, hors le nom, de la Place...
Devant la statue de Louis XVI, dans le parc de Sorèze, je songe au kiosque, aux feuilles de la pelouse, à l'espace canin, au merle noir à tête blanche, au parapluie caché, à Sébastien Lespinasse marchant avec moi. Je songe aux inscriptions. Je songe à la terre partout dispersée dans le monde, et je m'imagine qu'une personne, lisant peut-être l'Astrée à cette heure, éprouve quelque part sur la planète l'absence à elle de la place Pinel.
Cette absence se partage. Nous nous multiplions toujours en communiant par une absence. Et même avec nous-même. Le corps de la place Pinel se recompose mieux que, devant moi, celui de Louis XVI par la Statue de Sorèze, ou celui de Charles I d'Angleterre par une habile anamorphose, quand je la goûte.
C'est mon crâne blanc favori où Astrée pose la main.
Yves Le Pestipon |
19:39 dans
Place Pinel
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