« Le Loup et le Chien »
mardi, 13 novembre 2007
Le Loup et le Chien
Le mot le plus considérable dans Le Loup et le Chien est rien.
Les deux Mulets avaient reçu charges visibles :
Deux Mulets cheminaient : l'un d'avoine chargé
L'autre portant l'argent de la Gabelle
Mais, le Chien, rien !
:Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
Qu'est-ce là, lui dit-il ? Rien. Quoi ? Rien ? - peu de chose.
En chemin donc - peut-être toujours le même - on s'observe. On se commente. On se mesure. On s'interroge. On compare. Ce rien qui apparaît au Chien, pour le Loup, qui le considère, fait tout.
Certes le Chien n'est pas Mulet. Il n'est pas glorieux de son collier qui lui pèle le col. Il ne voit pas en lui une charge si belle qui nourrirait sa vanité. Ce qu'il gagne au collier est tangible. Ce sont os de poulet, os de pigeon, sans parler de maintes caresses. Ce Chien est bien payé. Il ne se contente pas des biens imaginaires dont se flattait un des Mulets. Au on impersonnel qui faisait promesses, il peut opposer les réels bienfaits que lui procure un maître identifiable. Cet animal n'est pas malade d'imaginaire.
Le Loup et le Chien ramène au concret le début du premier Livre des Fables: retour par os de poulet au
Il importe si bien que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte
Ce rien, dont le Chien concède qu'il est peu de chose, devient si bien considérable, que le Loup, à partir de lui, forge sa liberté.
Il est donc possible d'échapper à l'imaginaire, c'est-à-dire en dernière analyse, par delà l'amour-propre, à la mort, qui est comme un soleil aveuglant, tout l'été. Fuir sa fascination en se faisant Phénix, en chantant l'été malgré l'hiver, en s'enflant, ou en portant charge si belle, autant d'erreurs ! Mieux vaut, chemin faisant, interroger le donné :
Qu'est-ce là ?
Telle est la question, et pas être ou ne pas être ? Non pas suis-je ou non un Phénix ? Corbeau miroir, ou Fourmi, dis le moi... Non pas suis-je ou non admirable ? Mulet miroir, dis le moi. Et surtout pas : n'y suis-je point encore ? Tout simplement, chemin faisant, qu'est-ce là.
Poser les yeux au monde, non exclusivement vers soi. Ne pas poser d'abord question sur soi, et donc cueillir réponse en miroir, par quelque flatteur, mais se faire observateur, voir, puis, posant net son je, s'étant soi même considéré, s'enfuir.
Se faire poète comme Francis Ponge, mais sûrement pas comme un suréaliste...
C'est ainsi que maître Loup, au présent, réellement, vivement, maintenant, sans promesse ni emprunt, court encor.
Si André Breton sur sa tombe a fait douteusement graver Je cherche l'or du temps, c'est en corps que court le Loup, sans rien d'imaginaire, car il n'est d'or, pour qui le forge, qu'au vif dehors.
Yves Le Pestipon |
17:29 dans
La Fontaine
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